Gilles LévyLes Maquis d'Auvergne dans la Résistance
Pourquoi le Mont-Mouchet ?

2 - 10 - 11 - 14 Juin 1944

par le Général Gilles Lévy

De nombreuses polémiques ont surgi après guerre sur l'opportunité des grands rassemblements dans des sites de montagne, et plus particulièrement aux Glières, Mont-Mouchet et Vercors.

En Auvergne (R6) l'état-major des M.U.R. avait "mobilisé" 4 200 volontaires sur les bords de la Truyère, et dans les monts escarpés de la Margeride autour du Mont-Mouchet.

Les Services de la France Libre qui avaient incité à ces rassemblements devaient y parachuter des commandos d'intervention, afin d'aider les FFI à ralentir le gros des troupes de la Wehrmacht vers les plages de débarquement des alliés en Normandie (opération "Caïman" pour l'Auvergne, "Montagnard" pour le Vercors).

Notre camarade le général Gilles Lévy, ancien membre de l'état-major du Centre de Résistance de la Truyère est intervenu le 19 octobre 1994 au Sénat, lors du colloque consacré "au rôle des maquis dans la libération de la France". Le texte qui suit est extrait de son intervention à ce colloque.

LES PROJETS DE RÉDUITS DANS LE MASSIF CENTRAL

Il semble que dès octobre 1942, lors de la mission à Londres d'Henri Frenay, chef du mouvement "Combat", l'état-major particulier du général de Gaulle ait évoqué l'idée de constituer un réduit dans une région favorable de la zone sud.

De retour en France, Frenay étudie le projet avec d'autres chefs de la Résistance intérieure et adresse le 28 janvier 1943 à Londres un rapport proposant l'installation de plusieurs réduits dans les régions montagneuses (Alpes, Jura, Massif central) à condition d'avoir l'assurance formelle des Alliés d'être ravitaillés en armes et en munitions.

Pendant toute l'année 1943, des plans sont échafaudés mais les arrestations de Jean Moulin et du général Delestraint rendent plus lâches les liaisons entre la France et le Comité français de Libération nationale.

Le plan "Montagnard" rejeté par les alliés ne fut pas abandonné. L'autre plan "Caïman" ou "Mémoire" concernant les opérations militaires à mener par les FFI en vue de libérer le territoire métropolitain devient alors la principale stratégie du général de Gaulle.

Ce plan approuvé le 16 mai 1944 prévoyait dans certaines conditions (occupation ennemie réduite en qualité et densité) la libération par les FFI de certaines zones pour faciliter la progression des forces alliées et envisageait les appuis extérieurs à fournir au jour "J" (parachutage d'unités françaises, alliées).

EN AUVERGNE

Simultanément, s'élabore le projet qui va mener la concentration des maquis d'Auvergne autour du Mont Mouchet. Dès réception des plans Vert et Rouge, le colonel Gaspard précise dans ses trois instructions du 1er avril les actions militaires à mener en R6 au cours des opérations de libération.

Le 15 avril 1944, le colonel Gaspard prend contact à Montluçon avec le major Maurice Southgate (Hector-Philippe) chef du réseau "stationner" du S.O.E. (Spécial Opérations Executives).

Il lui fait part de ses difficultés (répression accrue de la gestapo et de la milice, nombreuses arrestations, etc.) et de ses inquiétudes. (Pourrions-nous tenir jusqu'au bout? Que se passait-il à Londres? Pourrions-nous armer en dehors de nos corps francs les nombreux Résistants de nos villes et de nos campagnes? Réussirons-nous à les protéger contre les rafles, les déportations et en fin de compte de l'extermination?)

Aussi, Gaspard lui réclame-t-il des armes, des munitions et des commandos susceptibles d'encadrer les Maquis.

LA MOBILISATION

Convaincu que le jour "J" est proche, Gaspard adresse le 20 mai son ordre n°1: "L'armée de la libération est maintenant constituée au cœur de nos montagnes d'Auvergne. Je rappelle aux chefs responsables qu'en dehors des hommes auxquels il a été confié une mission précise (sabotage, épuration, renseignement) tous les hommes sans exception (sédentaires ou Maquis) doivent nous rejoindre. Les défaillants seront rayés des Forces Françaises de l'Intérieur de la Libération..."

Deux mille sept cents rejoignirent le Mont-Mouchet, mille le réduit de Venteuges, entre le Mont-Mouchet et les gorges de l'Allier, sorte de bastion avancé face à l'Est, quinze cents le réduit de la Truyère et six cent dix le Lioran.

Le 1er juin, la BBC transmet le message personnel suivant: "le coup d'envoi est à 15 heures". C'est le signai d'alerte.

Les deux mille sept cents hommes sont répartis en quinze compagnies, elles-mêmes échelonnées sur un front circulaire de vingt kilomètres.

Elles étaient, à part un manque évident d'armement lourd (mortiers), bien armées grâce aux récupérations d'armes mais surtout aux parachutages antérieurs de la "SAP" et des missions "Benjoin" et "Freelance". Six compagnies étaient même dotées de mitrailleuses Hotchkiss ou Browning et de bazookas.

LA RÉACTION ALLEMANDE - LES COMBATS

2 juin 1944: première attaque de la Wehrmacht par le Sud du réduit du Mont Mouchet avec mission d'en déterminer l'importance et les limites. Elle se heurte à une très forte résistance et est contrainte à se retirer.

3 juin: l'ordre est donné par le général commandant le groupe d'armée Sud au général Von Brodowski commandant l'état-major principal de liaison 588 de Clermont-Ferrand de rétablir au plus tôt l'autorité des troupes d'occupation dans le département du Cantal et de détruire par tous les moyens les bandes existantes.

10 juin: l'attaque est menée par trois groupements tactiques (2200 h), convergeant vers le PC du Mont-Mouchet, le groupement "Abel" sur l'axe Brioude-Langeac-Pinols, le groupement "Coelle" sur l'axe Le Puy - Monistrol d'Allier - Saugues, le groupement "ENSS" sur l'axe Saint-Flour - Clavières - Paulhac en Margeride. Devant la forte résistance des FFI, l'ordre est donné à 19 h 30 aux unités de la Wehrmacht de se replier avant la nuit sur leur base de départ.

11 juin 1944: les mêmes groupes tactiques mais renforcés par des éléments du 1000e régiment motorisé de sécurité et deux compagnies du 19e régiment de police SS (800 h) convergent vers le PC du Mont-Mouchet sur les mêmes axes.

Le décrochage prévu ne peut s'effectuer sous la violence de l'attaque de la Wehrmacht. Aussi Gaspard donne-t-il l'ordre aux compagnies de tenir jusqu'à la nuit puis d'effectuer leur repli vers le réduit de la Truyère.

Les combats sont acharnés à Saugues, Pinols, Clavières. L'artillerie allemande écrase les positions des compagnies ainsi que le PC du Mont Mouchet évacué et vidé de tout matériel.

A la nuit, toutes les compagnies ont réussi à s'échapper. Le bilan de ces deux journées est lourd. Nos pertes s'élèvent à 160 morts et 80 blessés. Celles de la Wehrmacht à une centaine de morts et une soixante de blessés.

L'ATTAQUE PAR LA WEHRMACHT
DU SECOND RÉDUIT (20-21 JUIN 1944)

Le réduit du centre de résistance de la Truyère était composé de 1500 hommes, répartis en 14 compagnies échelonnées sur un front circulaire de 35 kilomètres. Le PC était installé à Fridefont.

A partir du 12 juin, l'effectif du réduit se trouve brutalement renforcé par les compagnies du Mont-Mouchet, échappées pendant la nuit et qui s'installent sur le territoire des communes de Fridefont, de Maurines, d'Anterrieux, de Saint¬-Martial, des Deux Verges et de Chaudes-Aigues.

Le 18 juin, l'effectif du réduit est de quatre mille hommes. L'attaque allemande reprend le 20 juin avec une violence accrue combinant l'action convergente de quatre groupements tactiques et un appui aérien.

Avant d'être occupés, les villages du réduit sont écrasés sous les bombes et les obus, principalement Anterrieux et Saint-Martial.

Toutefois, le dispositif du réduit n'est pas disloqué brutalement, mais devant la disproportion des forces et l'écrasante supériorité de son feu, le colonel Gaspard donne l'ordre d'abandonner le réduit et de décrocher à la nuit en direction du Lioran.

La grande majorité des unités réussissent à décrocher sur la rive nord de la Truyère en direction de Lavastrie qui constituait un trou dans le dispositif de bouclage de la Wehrmacht.

Le bilan des deux journées se chiffre à 123 tués et une centaine de blessés chez les Maquisards et les civils. De plus, cette fois, une grande partie du matériel lourd et des approvisionnements a dû être abandonnée.

LE PLAN "CAIMAN" ET LA CONCENTRATION DES MAQUIS D'AUVERGNE DANS LE MASSIF DE LA MARGERIDE

Après de nombreuses tergiversations, le plan "Caïman" qui devait avoir seulement le Massif central pour théâtre d'opération, et l'Auvergne pour bastion central, ne fut pas retenu pour "Overlord" et finalement définitivement abandonné, bien que des propositions concrètes aient été présentées par le colonel Billotte au quartier général des Forces alliées du théâtre d'opérations méditerranéen, pour l'opération "Anvil".

Ce plan fut rejeté en partie pour des questions logistiques (manque d'avions de transport), mais surtout pour des raisons politiques et militaires (non reconnaissance du général de Gaulle, exclusion des Français de la préparation des plans alliés, manifestation d'intransigeance du président Roosevelt qui refusait d'accorder une place appropriée au Comité français de la Libération nationale).

C'est ainsi que furent abandonnés par les alliés les maquis du Massif central, ceux-ci n'ayant pas compris l'aide militaire que la concentration de ces maquis pouvait leur apporter.

Cette solution "révolutionnaire" qu'était pour l'époque le plan "Caïman", mais aussi la participation massive de la population à l'action finale, était sans doute une formule trop moderne à cette époque pour des états-majors alliés, pour lesquels ne comptent que l'accumulation des moyens logistiques.

Aujourd'hui, alors qu'est mieux connue l'histoire de la lutte des partisans dans les territoires occupés par l'ennemi, l'on peut penser que l'état-major allié ne commettrait plus l'erreur de refuser l'aide aussi précieuse que pouvait leur apporter une concentration de maquis, comme ce fut le cas en avril-juin 1944 dans le Massif central.

Pour plus d'informations, vous pouvez également consulter notre page dédiée au Mont-Mouchet.


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