VercorsVercors : Allocution prononcé lors du repas du 15 Novembre 1979


Chers Amis,

Il faut bien se conformer à l'usage et que la parole vienne concurrencer un moment la bonne chère à moins, bien entendu, que dans votre attention la bonne chère l'emporte, pour finir, sur la parole...

Mais c'est le risque à prendre et ce petit inconvénient, c'est le prix à payer pour me trouver avec vous ensemble. Or une réunion comme la vôtre n'a pas de prix. C'est un bain de confiance réciproque que régulièrement vous vous offrez. Dans la vie quotidienne, le métier, les amis, les préoccupations, peut-être une vision du monde, telles idées politiques et philosophiques vous distinguent les uns des autres; tandis qu'ici tout vous rassemble. Car ce qui vous unit - et je me compte parmi vous - c'est un immense souvenir commun, le souvenir d'une lutte au sein de laquelle nous perdions nos différences et jusqu'à notre identité, pour servir cette seule chose qui nous importait: la France. Beaucoup de gens qui n'ont pas connu ce combat se figurent que perdre son identité, que cet anonymat imposé par les nécessités de la lutte, devait être pénible. Or nous savons bien, nous, que ce fut le contraire. Que d'être anonymes, les uns pour les autres et pour la sécurité de tous, ce fut la source d'une sorte de bonheur inconnu dans la vie sociable : c'est un bonheur sans prix d'avoir affaire à autrui en étant sûr qu'il n'attend de vous rien de personnel : rien pour l'intérêt de son égoïsme, de ses affaires, de sa carrière, rien d'autre que de lutter avec lui, au coude à coude, sans le connaître, pour une seule et même cause désintéressée : libérer la patrie ; lui rendre sa grandeur, sa culture, son visage. Sans autre récompense éventuelle à en attendre - au moins jusqu'au débarquement allié en Normandie - que la torture et la mort. Je dis jusqu'au débarquement parce que de ce moment-là, les choses sont devenues moins pures. Nous avons commencé de voir des amis résistants penser à la proche après-guerre. Poser leurs premiers pions sur l'échiquier de leur avenir. Tel les posait à la radio, tel autre dans la presse, ou en vue d'une députation, voire d'un ministère. Les rapports entre nous changeaient. Ils n'étaient plus aussi totalement désintéressés. Et le bonheur de ces relations humaines dénuées de toute arrière-pensée perdait de sa transparence, devenait plus trouble. Personnellement, j'ai ressenti cela très fort. Je garde, encore aujourd'hui, la nostalgie de mon anonymat. Quand mes compagnons de la résistance intellectuelle ne savaient pas qui j'étais, ne me connaissaient que sous des pseudonymes successifs sauf justement celui de Vercors. Et me parlaient de Vercors en ignorant que c'était moi. Alors quelle force prenait dans leur bouche le bien qu'ils me disaient de lui ! Jamais je n'ai retrouvé une telle certitude de sincérité. Quand à présent un ami me félicite aimablement d'un livre, que lui répondre, ne pouvant savoir ce qu'il pense réellement, sinon ce que répondent tous les auteurs : "Vous êtes gentil..." ? Et cela me rappelle une anecdote significative, dont le héros fut mon regretté confrère Pascal Pia. On sait que toute sa vie il a aimé les mystifications. Au temps de l'occupation, son nom m'était inconnu. Celui qui me l'apprit fut un certain Barrés, pseudonyme clandestin de Guillain de Bénouville, que je ne connaissais pas non plus. C'était Jacques Lecompte-Boinet, qui présidait aux destinées de "Ceux de la Résistance", qui me l’avait fait rencontrer, à la terrasse du Flore. Il m'avait présenté en tant que fondateur des Éditions de Minuit. "Alors, m'avait dit Bénouville, vous allez pouvoir me dire qui est Vercors". A quoi j'ai dû répondre que je n'en avais pas le droit. "Au moins, dit-il, pourrez-vous me dire qui ce n'est pas ? Est-ce Pascal Pia ?" et j'éclatai de rire : "Non, lui dis-je, je ne sais même pas qui c'est. Prétendrait-il être Vercors ?" - "Au vrai, dit Bénouville, il ne le prétend pas ouvertement, mais quand on loue devant lui Le Silence de la Mer il dit : "Vous êtes gentil..." Dans ce cas toutefois la mystification avait une raison d'être. En fait, ayant dû, sans papiers, passer clandestinement en Suisse on l'avait interné là-bas et il avait donné mon nom pour se faire libérer. Ensuite il lui fallait bien jouer le jeu. D'où ce "vous êtes gentil" qui n'affirmait rien mais ne démentait rien non plus.

C'est sur l'anonymat, une anecdote amusante, j'en ai de plus touchantes. Le Silence de la Mer a été imprimé, sous le nez des Allemands, par un petit imprimeur de faire-part, dans une boutique ouverte sur le trottoir. Il s'appelait Georges Oudeville et on l'avait choisi justement parce qu'on ne pouvait le soupçonner d'imprimer autre chose que des cartes de visite. Un jour, pendant que sur le marbre je corrigeais des épreuves, il me dit : "Il est bien, ce récit. Mais pourquoi s'appelle-t-il le Silence de la Mer ? Moi je l'aurais appelé le Silence de la Nièce... J'ai dit que j'en parlerais à l'auteur et il me demanda : "On ne le verra jamais, ce Vercors ?" Et moi j'expliquai que, comme beaucoup d'écrivains, ce Vercors était de caractère très réservé, assez sauvage... "Dommage, me dit Oudeville. J'aurais aimé lui serrer la main à cet homme-là". Je lui ai tendu la mienne en disant : "Je transmettrai" ; mais cette poignée de main, dans de telles circonstances, est de ces gestes qu'on n'oublie pas. Voilà un des plaisirs de l'anonymat.

Avant la guerre, j'avais pour ami très cher le Lieutenant Brosset, devenu Capitaine après l’École de Guerre, Commandant en 1939, puis lieutenant-colonel, et enfin général sous De Gaulle. Mais tandis que, moi, j'apprenais par la BBC et le tam-tam de la résistance tout ce qui concernait sa carrière dans les Forces Françaises Libres, depuis sa victoire de Takrouna en Tunisie, sa campagne d'Italie, celle triomphale le long du Rhône jusqu'à culminer en libérateur de Lyon, lui de son côté ne pouvait rien savoir de moi et pouvait même douter de ce que j'étais devenu sous l'occupation, puisqu'il connaissait bien, avant la guerre, mes sentiments d'objecteur de conscience, de pacifiste à la Giono. Toutefois, il n'en parlait pas moins, à ses officiers, du dessinateur Jean Bruller et même leur en rebattait un petit peu les oreilles. Et c'est ainsi qu'un jour, alors qu'au volant de sa jeep, Brosset filait vers Lyon, l'officier qui l'accompagnait lui dit : "A propos, votre ami, celui dont vous parlez tout le temps, mon général..." Eh bien ? dit celui-ci. "Eh bien, dit l'autre, Vercors, c'est lui". De surprise et de joie, Brosset faillit verser sa jeep dans le fossé. J'avais à son égard la même joie depuis longtemps. Hélas, nous n'avons pu la partager ensemble. Nous ne nous sommes pas revus. Quelques semaines plus tard, Brosset mourait à l'ennemi devant Belfort. Et pourtant, voyez-vous, la joie demeure. Je ne peux penser à lui en train de s'entendre dire : "Vercors, c'est votre ami", sans ressentir l'écho de sa joie à apprendre qu'il avait choisi pour ami un homme qui n'avait pas démérité. C'est encore, ce plaisir, un des effets de l'anonymat.

Chers amis, je n'ai que trop parlé de moi. Nous ne sommes pas ici pour nous vanter de ce que nous avons fait. Nous sommes réunis pour perpétuer une solidarité, celle forgée dans le combat clandestin pour défendre des valeurs essentielles. Trente-cinq ans ont passé depuis et, de rappeler une fois de plus ces valeurs, cela donne un peu l'air de radoter. Mais c'est la misère de ce temps que pareil radotage soit vital. Trente ans, c'est une génération. Et une génération, c'est tout ce que la mémoire collective peut durer. Et nous avons beau faire, notre mémoire individuelle a beau se souvenir des épreuves du pays comme si c'était hier, cette mémoire individuelle est impuissante contre l'oubli collectif. Et c'est ainsi que la pauvre humanité voit d'âge en âge recommencer tous ses malheurs, dans une suite sans fin de cataclysmes qu'elle déclenche elle-même, comme si elle était chaque fois imperméable à l'expérience. Mais ce n'est pas cela. Chaque génération est parfaitement sensible à l'expérience ; après chaque grande guerre, chaque dévastation, chaque génocide, elle s'écrie : "Plus jamais ça !" - mais la génération suivante oublie l'horreur que la précédente a vécu, cela lui paraît un passé périmé, lointain, c'est pour elle de l'histoire ancienne et, ne pouvant ainsi mesurer le danger d'une récidive elle se laisse entraîner ou surprendre et voilà, tout recommence.

Certes, si nous n'oubliions pas, nous ne pourrions pas vivre. Si chacune de nos douleurs ou chacun des deuils éprouvés se perpétuaient vivants dans la mémoire, leur présence accumulée serait insupportable et elle accablerait nos forces. Nous n'en aurions plus pour agir. L'animal n'est qu'action, c'est un modèle d'oubli instantané. A chaque minute, il vit à neuf, ses peurs ni ses souffrances n'ayant pas pu s'inscrire dans sa petite cervelle sans mémoire. Celle-ci chez l'homme est plus durable ; mais à la longue l'effet est le même. Nous ne pouvons longtemps ressentir dans toute sa vigueur un malheur ancien. Peu à peu ce qui nous a fait hurler s'amenuise, se banalise. Nous y pensons encore, mais la souffrance s'efface. Même le crime perd son horreur et l'éloignement en diminue la honte. Le pardon, l'indulgence, si difficiles, si impossibles à accorder sur le moment du crime ou dans le temps qui le suit immédiatement, se font progressivement plus faciles à consentir, deviennent même à la longue une tentation, celle du cœur et de l'âme qui répugnent à la vengeance et à la haine.

Alors tous les violents et les profiteurs de l'oubli, du pardon, de l'indulgence, s'en donnent à cœur joie pour nier l'évidence. Ils se sont tus trente ans, parce que nous leur faisions peur. Mais nous avons vieilli, la mort a éclairci nos rangs, nous paraissons moins redoutables et nous les voyons relever la tête, tous ces nostalgiques de Vichy, du nazisme, nous les entendons pérorer et mentir sans vergogne. La guerre ? Exercice salutaire où s'exaltent toutes les vertus. Les morts ? Tout le monde doit mourir tôt ou tard. Les crimes ? De quoi parlez-vous, il n'y en a jamais eu, vos fameuses chambres à gaz ne servaient qu'à asphyxier les poux des déportés. Les collabos ? Les résistants ? Il y avait comme partout des bons et des mauvais dans les deux camps. Pourquoi les jeunes, qui n'ont rien vu, rien su vraiment de la guerre, de l'occupation, des rafles, des charniers, des exterminations, prêteraient-ils moins l'oreille à tous ces beaux menteurs qu'à ceux qui tentent de maintenir la terrible vérité ? On ne peut leur en vouloir. L'occupation, pour eux, c'est le Déluge, dont il reste de moins en moins de témoins vivants. Les documents sont controuvés. Qui croire ? Au mieux les anciens adversaires - collabos, résistants - sont renvoyés dos à dos. Ce n’est pas seulement l'indifférence : il s'y mêle, chez les jeunes gens, un certain sentiment d'honnêteté : ne pas se laisser aller à condamner, sans preuves suffisantes, des gens qui ne furent pas peut-être, pensent-ils, plus méchants que d'autres. Et puis, ces collabos vaincus, ce sont maintenant les under-dogs, comme disent les Anglais, les pauvres chiens battus. Cela donne envie de penser comme eux plutôt que comme les vainqueurs, qui tiennent le haut du pavé. D'approuver les idées perdantes plutôt que les gagnantes. Ce n'est pas méprisable : c'est une forme de générosité. D'où la faveur dont jouissent auprès des jeunes un Céline, un Drieu la Rochelle, parce que ce sont ceux-là qui, s'ils se sont fait complices de crimes abominables, ont fini en dernier ressort par être brimés, victimes - alors que probablement, s'ils avaient triomphé et s'ils persécutaient à mort un Sartre, un Aragon, les mêmes gens qui les encensent les combattraient du même cœur.

Lorsqu'on évoque devant eux le temps du malheur, comment leur reprocher qu'ils ne puissent s'émouvoir autant que nous ? Pour tout à fait se figurer l'immensité de l'horreur ils n'ont que leur bonne volonté : ils ne peuvent avoir, comme nous, au fond de leur chair, le tremblement des douloureuses réminiscences. Ils ont pourtant sous les yeux quelques exemples terribles : le Chili, le Cambodge. Mais c'est loin, on peut s'apitoyer sans risque, ça ne met pas en cause ni soi ni ceux qu'on aime. Pareillement six millions de victimes, au temps du Déluge, c'est un peu loin pour émouvoir. Ce n'est qu'un chiffre, une abstraction, et il faut beaucoup d'imagination pour éveiller l'indignation. Or justement l'indignation, je crains que ce soit ce qui déjà manquait le plus, à la majorité de gens, au cours des années terribles. Manquer n'est d'ailleurs pas le mot juste. La vérité, c'est que la masse des braves gens, des indécis, des attentistes, n'a pas "manqué" d'indignation mais qu'elle l'a refusée, rejetée, repoussée. Car du moment que l'on s'indigne on ne peut pas en rester-là, il faut penser, il faut agir. Peut-on s'indigner de la mort par le gaz de six cent mille petits enfants et ne rien faire, et aller dormir ? Alors si l'on redoute d'agir il faut bien refuser d'abord de s'indigner. Et pour ne pas s'indigner on met en doute la réalité. C'est en ce sens que le peuple allemand a pu prétendre, peut-être sincèrement : "Nous ne savions pas". Et pas seulement lui, mais les peuples aussi des nations alliées, parce que comment agir sous le coup de l'indignation pour un crime aussi énorme : six cent mille petits enfants, si ce n'est par une violence punitive à la même mesure ? Mais puisque répondre à un massacre par un autre massacre était, pour des nations civilisées, un excès impossible ; puisque personne ne voulait, ne pouvait même songer à en venir-là, il fallait bien réfréner la colère ; plutôt que la réfréner ne pas la ressentir ; pour ne pas la ressentir ne pas s'indigner et pour ne pas s'indigner ne pas savoir, fermer les yeux et les oreilles.

C'est ce comportement qui permet aujourd'hui aux gens que cela arrange de nier l'indéniable. Mais si nous pouvons comprendre, avec chagrin, le scepticisme des jeunes qui n'étaient pas nés au temps de l'incroyable, l'indignation nous reprend quand nous voyons ces gens, parfois des historiens, qui eux ont connu, palpé, peut-être admis sinon causé la souffrance des martyrs, mentir impudemment pour tromper cette jeunesse. Quel but poursuivent-ils, ceux-là qui, jouant sur l'aveuglement des uns, l'oubli des autres, l'incertitude des jeunes, prétendent nier tout en bloc ? Qui feignent de se draper dans l'objectivité de l'Histoire qui ne doit rien admettre sans preuve, et se soucient fort peu d'avoir pour les confondre l'unanimité des historiens honnêtes ? Qui appliquent la formule de Hitler : plus un mensonge est gros et répété, plus à la longue il passera pour vérité ? Oui, quel but poursuivent-ils ? En gros, c'est simple : c'est de nous accuser, nous. Et avec nous, la résistance. Et avec la résistance, ce qu'elle a défendu, ce pour quoi elle a lutté. Autrement dit la liberté, et la justice, et les droits de l'Homme. Et alors, trente ans plus tard, de prononcer encore et encore ces mots, assurément je l'ai dit c'est radoter. Et rien n'est plus ennuyeux que le radotage. Mais ce n'est pas notre faute. C'est eux qui nous y obligent. C'est eux qui font de ce radotage un devoir permanent. Et c'est pourquoi votre constance à ne pas oublier et à vous réunir, régulièrement, après tant d'années, ce qui est après tout une forme aussi de radotage, c'est pourquoi cette fidélité est tellement précieuse. Et c'est pourquoi, personnellement, je vous en suis reconnaissant. Je vous suis reconnaissant d'être simplement là, vous tous. Et de m'avoir accueilli. Et de m'avoir écouté. Merci.

VERCORS
Les Amitiés de la Résistance
15 novembre 1979.


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