Participation des P.T.T. d'Epinal
aux liaisons de l'O.R.A. avec Londres
(Eté - Automne 1943), par Maurice Bénazé

Document publié grâce à notre ami, le général de corps d'armée (cr) Georges Roidot,
avec l'autorisation de l'auteur, le colonel Maurice de Bénazé, médaillé de la Résistance

Maurice de Bénazé - Je ne suis ni historien, ni chercheur, ni membre des P.T.T., je suis simplement témoin d'une époque. J'appartenais alors à l'armée d'active.

Lorsque j'ai lu l'annonce de ce colloque sur le rôle des agents des P.T.T. dans la Résistance, j'ai pensé que c'était l'occasion pour moi d'apporter mon témoignage sur l'aide à la fois bénévole, importante et efficace apportée, l'été et l'automne 1943, à l'Organisation de Résistance de l'Armée (l'O.R.A.) dont je faisais partie, par un groupe de personnes des P.T.T. du département des Vosges. J'ignore si ces faits sont de nos jours connus. Étant militaire et n'habitant pas la région, je n'ai malheureusement pu nouer, après la Libération, aucun contact avec les membres de ce groupe, qui demeure pour moi anonyme, d'autant plus que nous ne communiquions avec eux, bien sûr, dans toute la mesure du possible, que par l'intermédiaire de ce que nous appelions une "boîte aux lettres".

L'O.R.A. avait été créée par le général d'armée Frère à la disparition de l'armée dite d'armistice qui exista, dans la zone non occupée, de 1940 à novembre 1942, qui comprenait 100 000 hommes, et qui fut dissoute lors de l'invasion de cette zone par les armées germano-italiennes au débarquement des alliés en Afrique du Nord. La ligne de démarcation entre zones Nord et Sud ayant disparu, l'O.R.A. s'installa progressivement et clandestinement dans ces deux zones, chacune conservant une relative autonomie. Elle était composée de membres de l'armée active mis en position de disponibilité, mais engloba peu à peu de nombreux réservistes. De tous grades et même de nombreux civils.

Le groupe d'authentiques résistants dont je vais dire quelques mots n'a peut-être lui-même jamais fait partie directement de l'O.R.A., sans doute dut-il uniquement savoir qu'il travaillait pour la Résistance. Moi-même, je n'ai jamais su ni leurs noms ni leur nombre exact, en vertu du sacro-saint principe selon lequel il ne fallait rien connaître de ce qui n'était pas indispensable au fonctionnement de l'ensemble.

J'appartenais en 1943 à l'état-major de la zone Nord de l'O.R.A. (en gros l'ancienne zone occupée sauf le littoral aquitain), lequel était installé à Paris et avait à sa tête le général Verneau. C'était un état-major allégé, mais comprenant à l'époque une douzaine d'agents de liaison, seul moyen utilisé pour communiquer d'une part avec la zone sud, d'autre part avec les chefs régionaux et départementaux de la zone nord de la France. Quant à nos liaisons "extérieures", elles commencèrent toujours en zone nord - avec le parachutage d'un opérateur radiotélégraphiste muni de son poste émetteur-récepteur et de ses codes. Il commença à assurer les liaisons entre le général Verneau et Londres. En septembre 1943, je quittai le service des liaisons intérieures pour rejoindre cette petite équipe des transmissions radio, cette activité ayant été développée grâce au parachutage d'un second opérateur radio venant d'Afrique du Nord, après formation spécialisée en Angleterre, comme le premier, le trafic se faisant par télégraphie morse. Le chef de ce service des transmissions de la zone nord était Antoine, alias le lieutenant de chasseurs Jacques de Poix, qui mourut à son retour de déportation en juillet 1945.

L'O.R.A. étant ainsi cadré, j'en arrive à la petite équipe des P.T.T. des Vosges qui nous intéresse aujourd'hui et qui fut mise en place par Naudin, notre agent technique spécialisé. Il avait mis au point une organisation à la fois originale, ingénieuse, simple et sûre, pour autant que la sûreté pouvait alors exister: Nous apportions de Paris à Épinal, par le train de nuit, deux fois par semaine, nos messages pour Londres, et rapportions à Paris ceux de Londres. Ces messages étaient rédigés en clair, sur du papier à cigarettes, plus facilement destructible, mais bien entendu, nous ne prenions jamais connaissance de leur contenu.

À Épinal, l'agent de liaison se présentait à un petit bureau de poste, à son ouverture dès huit heures, et se faisait reconnaître du personnel du guichet par la formulation discrète d'une phrase conventionnelle. Il était alors introduit à l'intérieur du bureau, dans une pièce où se tenait une personne seule, avec qui il procédait à l'échange des messages destinés à Londres et en venant. Aussitôt, il repartait prendre le prochain train pour Paris., il n'y a donc rien d'original. L'intérêt singulier du système réside dans l'exécution de la "vacation", comme nous disions dans notre jargon, c'est-à-dire des liaisons radio, qui se faisaient avec le soutien logistique des P.T.T. L'un de nos opérateurs radio partait deux fois par semaine, avec son poste émetteur-récepteur, dans une camionnette de réparation de lignes téléphoniques. À l'heure prévue pour la liaison radio, la camionnette s'arrêtait quelque part dans la nature, jamais au même endroit, et de préférence là où cette liaison serait bonne, c'est-à-dire vers les crêtes ou le versant ouest, et toujours le matin. L'émetteur était relié à la batterie du véhicule, qui lui servait de source de courant. Avant son départ, l'opérateur radio avait chiffré le ou les messages à envoyer, et procédait à son retour au déchiffrement des messages reçus d'Angleterre. À l'époque, nos postes radio étaient encore lourds et encombrants, et il était très appréciable de les foire voyager dans une camionnette bénéficiant de l'avantage inestimable de pouvoir librement circuler dans la région grâce à un Ausweis et de disposer de carburant. Enfin, un autre intérêt du système, et non des moindres, était que, pendant les déplacements le pose radio était mêlé à tout un matériel électrique savamment choisi, à l'intérieur du véhicule dépanneur, si bien qu'il aurait fallu vraiment un spécialiste pour déceler un appareil clandestin parmi tout le matériel technique emporté. De même, le télégraphiste de l'O.R.A. était ainsi incorporé dans l'équipe de dépannage des P.T.T.

Ce système a fonctionné à la satisfaction de l'O.R.A. pendant l'été et une partie de l'automne 1943, les crêtes des Vosges semblant propices à ces liaisons aériennes, sans beaucoup de parasites. Il fonctionna sans faille, et il ne me souvient pas que nos opérateurs radio se soient plaints à l'époque de brouillages importants de l'ennemi.

Mais ce système s'avéra lourd à la longue, du fait que l'acheminement des messages par l'un de nos agents de liaison - qui prenait le train entre Épinal et Paris - n'avait lieu que deux fois par semaine, Épinal étant à l'époque zone frontière, donc un peu plus surveillée, si je me souviens bien. Les messages arrivaient ainsi au destinataire parfois deux ou trois jours après avoir été rédigés. Si cela était admissible au début de l'installation de l'O.R.A., lorsqu'elle n'était pas encore opérationnelle, cela ne fut plus supportable par la suite, et nous n'avions pas pu, à l'époque, obtenir l'augmentation de la densité ou de la fréquence du trafic radio, qui ne passait donc que l'essentiel : bien que je n'en ai pas connu le contenu, il s'agissait de messages de fonctionnement et pratiquement jamais de renseignements sur l'ennemi, celui-ci disposant de ses réseaux de transmission particuliers. Il s'agissait par exemple de donner la position des terrains de parachutage préparés, c'est-à-dire leurs coordonnées et leur phrase code(1), ou bien de préciser les liaisons de personnel par Lysander, ou de recevoir des messages d'orientation des transmissions ou d'organisation générale. C'est ainsi que nous avions déjà reçu des Anglais des messages de mise en garde contre les déjà puissants moyens de repérage par goniométrie des Allemands, moyens que nous n'avions aucun moyen de déceler, ni même de soupçonner. Bientôt vint de Londres l'ordre de ne jamais dépasser une demi-heure de vacation, ce qui n'était pas toujours possible, car l'établissement du contact, puis la certification de ce contact, pour qu'il soit sûrement authentique, demandait de longues minutes. De plus, avec le temps, les messages; devenaient nécessairement plus nombreux; il y avait enfin des demandes de répétitions de parties de messages mal reçues.

Quoi qu'il en soit, ce système fonctionna merveilleusement bien jusqu'en novembre 1943, si mes souvenirs sont exacts, date à laquelle nous reçûmes l'ordre de replier opérateurs radio et matériel sur Paris. Aux yeux de Londres, ce système monolithique n'avait que trop fonctionné, il fallait ne pas en abuser et changer de structure, d'autant plus que le général Verneau avait été arrêté par la Gestapo à la mi-octobre, à la suite d'une trahison (comme le général Frère, son prédécesseur, il mourut en déportation). La prudence imposait donc un effort de création, d'autant plus que la liaison radio était capitale.

Bref, tout ce beau dispositif dut un jour disparaître, mais la petite équipe des P.T.T. d'Épinal n'est en rien dans la décision de quitter les Vosges; seules des considérations extérieures importantes ont ici prévalu. Le seul avantage de ce départ à Paris fut un acheminement des messages beaucoup plus rapide, mais, pour le reste, nous devions beaucoup regretter les Vosges !

Le général Revers succéda au général Verneau. Si je cite son nom, c'est qu'il racontait qu'avant la guerre de 1914, il était réserviste et appartenait à l'administration des P.T.T. Il devint, après la guerre de 1945, chef d'état-major général de l'armée de terre.

Les conditions de travail se révélèrent rapidement plus difficiles en région parisienne. Pourtant nous reçûmes vers cette époque de nouveaux postes moins encombrants et d'aspect extérieur plus discret, mais restant très lourds : c'étaient de petites valises d'environ 40 x 30 x 15 centimètres, pouvant travailler sur le courant secteur, avec possibilité de batteries d'accumulateurs de secours. À notre; étonnement, la première reçue portait l'inscription, bien visible en lettres blanches de trois ou quatre centimètres de haut : Made in England.

En trois mois, nous reçûmes de Londres les ordres suivants : jamais plus de deux émissions, puis une à partir du même endroit, au lieu de trois ; trois vacations hebdomadaires maximales au lieu de deux, mais de vingt minutes au maximum au lieu de trente, puis vacations de quinze minutes.

Il fallait donc trouver dans les environs de Paris trois locaux différents par semaine, y transporter à main et par les moyens de transport public le matériel, les codes, les quartz et les messages, et naturellement jamais tous ensemble. Les conditions de travail étaient moins bonnes pour nos radios, car les parasites électriques et atmosphériques étaient plus nombreux. En outre, Londres nous avertit très rapidement du repérage de nos émissions par les appareils de détection gonio de l'Abwehr, nous recommandant de placer un guetteur à la fenêtre pendant les émissions, pour observer la chaussée et faire interrompre immédiatement toute liaison dès qu'il verrait passer, à très petite allure, une voiture dont au moins une partie des vitres latérales et arrière serait occultée.

Finalement, une mission, partie pour émettre chez un ancien cadre de la Banque de France à Bois-le-Roi au tout début de février 1944, ne revint pas, surprise par la Gestapo. Quelques jours plus tard, Antoine lui-même tomba dans une souricière à Paris, en voulant reprendre contact avec l'un de nos agents qui assurait la couverture du poste.

Ce que je voudrais préciser en conclusion, ce sont les caractères de cette aide incontestable d'une petite équipe, d'agents des P.T.T. des Vosges. Le premier caractère est son bénévolat ; ensuite, il ne s'agissait pas d'une résistance passive, mais bel et bien active, chacun ayant plus ou moins conscience de son Importance et des risques encourus. Cette contribution était de plus collective, chacun ayant son rôle dans les rouages de l'ensemble. Je me souviens qu'à ma première mission la première personne qui m'accueillit au guichet d'Épinal était une toute jeune fille. Chacun devait agir au grand jour, gardant son identité et sa vie de tous les jours. L'aide des P.T.T. fut à la fois un accueil et un soutien logistique : réception, stockage des messages, transport du personnel et du matériel nécessaire aux liaisons, aide et protection pendant les émissions. Et si cela a aussi bien fonctionné, sans aucun ennui grave, ce fut bien grâce à la discipline, la discrétion, l'esprit patriotique et d'abnégation de chacun des membres de cette équipe, qui garda son efficacité jusqu'au dernier jour.

J'en aurai terminé lorsque j'aurai dit que, s'il s'agit d'un témoignage tardif, après quarante ans, cela ne m'a pas empêché de penser, en maintes circonstances, à ces camarades qui nous ont aidés sans que nous puissions les connaître.

Je serais heureux si mon témoignage pouvait contribuer à mettre au jour un minuscule mais estimable épisode de la Résistance dans notre pays. Cette histoire méritait d'être connue, et je serai toujours heureux d'en retrouver les acteurs, afin que ces faits puissent avoir un développement historique.

Jamais, à ma connaissance, nos liaisons radio n'ont été aussi fiables qu'à cette époque.

(1) Les coordonnées d'un terrain étaient fournies de façon très simple par un groupe de deux chiffres (numéro de la carte Michelin au.1/200000e), puis une lettre (carré tracé sur la carte par les latitudes), et trois groupes d'un ou deux chiffres, selon le code dit "Louis XIII" . Un terrain était défini par un carré de deux kilomètres de côté.

Note complémentaire - J'ai reproduit ci-dessous une note manuscrite que j'ai reçue, à la fin de mon exposé, d'un auditeur inconnu, mais certainement spécialiste de ces problèmes, alors que nous n'avions nous-mêmes que des idées vagues sur la question à l'époque.

Je joins ce document en raison de l'humour de la dernière ligne...

"Pour se protéger contre les repérages gonio, il suffisait de faire, comme j'en ai eu l'occasion, un raccordement entre l'antenne de l'émetteur et une nappe de fils téléphoniques. Cette nappe constitue une excellente antenne, répartie sur plusieurs kilomètres, donc interdisant toute localisation. Avis pour la prochaine fois".

M. de Bénazé - 26 mars 1997


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