Crimes contre l'Humanité
C'était hier : de Fresnes à Drancy
par Andrée Warlin

Il y a déjà six mois que je me trouve à Fresnes, à la division 3, cellule 421.

Depuis six mois, je commence à être habituée à guetter et à reconnaître tous les bruits. Le matin à sept heures nous entendons les pas du geôlier qui s'arrête devant certaines cellules. Rien n'est plus angoissant que ces pas qui s'arrêtent brusquement. Est-ce une cellule voisine ? Est-ce la nôtre ? Nous savons que, lorsqu'on est appelé tôt le matin, cela signifie le tribunal, la déportation ou la mort. Ouf! Ce n'est pas encore notre tour aujourd'hui. On peut à nouveau espérer pendant vingt-quatre heures. On finit par être heureux de se trouver à Fresnes, sans avoir la moindre idée de la durée de sa détention. Comme pour moi il n'est pas question d'espérer une libération, chaque jour qui passe est un jour de gagné.

J'ai participé à la Résistance et c'est à ce titre que je suis internée, mais je suis juive et je sais que tôt ou tard cette "appartenance infamante" aux yeux des nazis aura sa répercussion.

A 8 heures du matin, on entend le bruit d'un chariot poussé sur des rails. Il s'arrête en principe devant toutes les cellules. La clef tourne dans notre serrure. On remplit nos gamelles d'un breuvage indéfinissable, appelé café, puis on nous donne un quignon de pain, généralement moisi. Parfois c'est volontairement que la geôlière maussade passe sans s'arrêter devant notre cellule. Nous voilà à peu près tranquilles pour la journée. À midi, on distribue une soupe répugnante avec des légumes mal cuits et mal épluchés, couverte de chenilles flottant à la surface. On nous distribue aussi trois anchois terriblement salés ou un morceau de dix grammes de pâté. Il faudra tenir jusqu'au lendemain matin. La faim nous torture souvent, et c'est parcimonieusement que nous partageons nos colis lorsque nous en recevons. Nous divisons notre pain en petits morceaux pour le faire durer toute la journée.

Dès la nuit tombée, nous échangeons des conversations avec nos voisines, surtout avec celles dont les cellules sont situées au-dessous de la nôtre. C'est en effet par les bouches de chaleur que nous pouvons communiquer le plus facilement. Comme ces cellules, primitivement destinées à une prisonnière en abritent trois à quatre par manque de place (les Allemands ont rempli toutes les prisons de France), une de nos camarades fait le guet, pendant que la deuxième grimpe sur la paillasse roulée et maintenue par la troisième. Nos geôliers s'approchent tout doucement en pantoufles pour nous surprendre brutalement en flagrant délit de conversation.

Si l'on est pris la punition est très sévère. On est enfermée seule dans un cachot, puis la nourriture est encore plus réduite, la "promenade" dans la cour est interdite. Bien entendu, on supprime la lecture et on ne reçoit plus de colis. La surveillance est accrue. Celles de nos camarades qui ont dû subir ce sort ont beaucoup souffert, et lorsqu'on les ramène dans leur cellule primitive, elles restent traumatisées par les sévices et les privations subis.

Néanmoins, nous continuons toutes nos conversations, car pour notre moral cet échange est indispensable, surtout pour celles qui se trouvent seules dans leur cellule. L'isolement est effectivement pire que la promiscuité, quelle qu'elle soit. Nous apprenons hélas tous les jours que telle de nos camarades a été déportée ou fusillée.

Des inconnus courageux sur le chemin de ronde

Sans vous avoir vues ni connues autrement qu'à travers la bouche de chaleur, j'ai souffert pour vous, Mado, Chonchon, et vous autres mes chères amies de Fresnes qui n'êtes jamais revenues.

De temps à autre des inconnus courageux passent devant le chemin de ronde de la prison et crient pour nous donner des nouvelles encourageantes. Alors tout le monde entonne la Marseillaise. malgré les cris et les vociférations de nos geôliers.

Un jour, le bruit tant appréhendé des pas matinaux s'arrête devant notre cellule, Cette fois-ci c'est mon tour. "Vous avez cinq minutes pour vous préparer" (Fünf Minuten. Fertig machen. Raus !). Cette phrase entendue si fréquemment me glace de terreur.

Au bout de ces six longs mois de détention, je revois mon mari, très amaigri et vieilli. Nous sommes tous alignés contre un mur avec d'autres détenus, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Je comprends du reste de suite le sort que l'on nous réserve, puisque ces détenus-là sont tous porteurs de l'étoile jaune. Ce qui distingue les juifs des non-juifs, c'est le fait que les premiers sont envoyés systématiquement à Drancy, que leur incarcération soit due à des actes de résistance importants ou à des délits mineurs, comme celui par exemple d'avoir essayé de franchir clandestinement la ligne de démarcation. Selon leurs peines, les non-juifs peuvent également être fusillés de suite, déportés ou libérés. Les juifs peuvent évidemment également être fusillés de suite, mais la déportation passe par Drancy et la libération n'existe jamais.

Malgré la longue séparation que nous avons subie il nous est interdit de parler, à peine de lancer un regard. On nous enferme individuellement. dans de petits placards, en attendant les formalités de levée d'écrou. Mais plus rien peut nous empêcher d'échanger depuis nos placards des paroles d'encouragement, quelle que soit la punition qui pourrait en résulter. En effet, nous avions appris au moment de notre arrestation, six mois plus tôt, que les Allemands étaient arrêtés devant Stalingrad, et que le marche en avant était stoppée en Russie. C'est, après s'être assuré de notre identité, qu'un brave agent nous avait communiqué ces nouvelles et des paroles d'espoir, alors que nous prenions place dans le "panier à salade" qui devait nous conduire à Fresnes. Depuis tous ces longs mois nous nous rattachions à cet espoir et ne pouvions nous empêcher de le communiquer maintenant à nos nouveaux camarades.

Les internés : vieillards, infirmes, femmes, enfants, handicapés physiques...

Après nous avoir restitué nos affaires personnelles on nous pousse dans une voiture cellulaire où nous pouvons enfin parler librement. Je voudrais tant communiquer un peu de mon optimisme à mon mari et à mes nouveaux compagnons. On nous conduit au dépôt, et une fois plus on nous sépare. Les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Nous sommes très mal accueillies par les "bonnes sœurs», qui refusent de nous vendre la moindre nourriture, car nous n'avons pas assez d'argent pour la payer. Les délinquantes de droit commun, les filles ramassées dans la rue, s'apitoient cependant sur notre sort et partagent leur pain avec nous. Ce n'est plus l'enthousiasme patriotique de Fresnes mais néanmoins les sentiments compatissants de nouvelles compagnes nous réchauffent le cœur.

Au bout de quelques heures nous quittons le dépôt pour Drancy. Par les fenêtres de notre voiture, nous apercevons les piétons qui ne doutent de rien. C'est une belle journée d'été de juin 1943. Les femmes, vêtues de robes légères, marchent d'un pas insouciant. Les enfants se poursuivent en riant. Les hommes se pressent pour aller à leur travail. Subitement mon regard est attiré par de hauts gratte-ciel à l'allure menaçante. C'est là notre future prison. C'est l'adieu au monde libre.

Avant de pouvoir apprendre à connaître ce que sera notre prochaine habitation, nous sommes assaillis par une foule anxieuse, scrutant du regard ces nouveaux arrivants, craignant de reconnaître des membres de leur famille, à l'affût des nouvelles, quêtant le moindre signe d'espoir.

L'air frais auquel je ne suis plus habituée me frappe le visage. Je me sens chancelante, comme après une longue maladie, et complètement démoralisée à la vue de tous ces malheureux, femmes, enfants, vieillards, infirmes, blessés de guerre, handicapés physiques marchant avec des béquilles.

Ce qui m'étonne le plus c'est de trouver dans cette foule, outre les porteurs d'étoiles jaunes, des religieuses, des curés et d'autres gens porteurs de pancartes autour du cou avec l'inscription "amis des juifs". Ces pancartes, sans doute infamantes pour nos geôliers, ne le sont guère pour nous. Tout en craignant le sort qui peut atteindre nos amis, nous sommes émerveillés de ne pas nous sentir abandonnés par tout le monde.

Ce n'est que plus tard que je fais enfin la connaissance des locaux.

Trois bâtiments en béton armé, non achevés, bordent une cour poussiéreuse. Ils sont disposés en fer à cheval. Il existe vingt-deux escaliers à quatre étages.

À chaque étage se trouve un dortoir de cinquante lits, mais lorsque les rafles amènent plus de monde que prévu, on y loge quatre-vingts à cent personnes, quitte à leur faire partager les lits. Pour gagner de la place on a installé des lits superposés. On dort sur une espèce de duvet pourri de crasse et infesté de vermine. Les punaises représentent une torture insupportable et, quitte à s'exposer à des sanctions graves, telles cachot ou déportation, certains détenus ne pouvant plus supporter cette souffrance, s'installent la nuit dans la cour pour dormir à la belle étoile.

Les sols n'ont pas été terminés et sont à l'état brut, sans aucun revêtement.

Le soir, les miradors qui entourent le camp hérissé de barbelés, scrutent de leur lumière violente le moindre recoin.

Au fond de la cour, un bâtiment tout en longueur abrite une vingtaine de trous, servant de toilettes. Les W.-C. sont séparés par des cloisons. On a surnommé cet édifice en briques du nom ironique de "château".

Parmi les balayeurs: des avocats, des acteurs et même un général...

En ce mois de juin 1943, nous sommes encore gardés par des gendarmes français. Ils vivent dans des bâtiments à l'extérieur du camp. Très vite nous apprenons qu'au cours de leurs patrouilles, ils vendent des cigarettes, mais qu'ils guettent les fumeurs impénitents (il est interdit de fumer dans le camp) pour leur reprendre le lendemain, ce qu'ils leur ont vendu au marché noir la veille.

Dès notre arrivée, nous avons été dûment fouillés et délestés du peu qui nous restait. Le camp est bien organisé. Il y a des médecins, des infirmières, des économes, des cordonniers.

Si, souvent, les cordonniers, les médecins, sont réellement des gens de métier, il n'en va pas de même des balayeurs de la cour ou des préposés aux pluches. On y retrouve des avocats en renom' des acteurs de la Comédie française, des pianistes connus, un général, des blessés de la guerre de 1914.

La foule est hétéroclite, et c'est là, peut-être, ce qui frappe le plus. Le contraste est saisissant entre ce vieux monsieur décoré de la rosette de la Légion d'honneur, ce pauvre Irakien entouré d'une famille nombreuse, cette jeune femme trop maquillée et cet infirme à jambe de bois, médaillé militaire.

Les gosses, insouciants, jouent dans la cour.

Hélas, même ce court laps de temps entre fin juin 43 et début juillet de la même année nous semble quelques jours plus tard une époque heureuse révolue.

En effet, les Allemands prennent la direction du camp. Le tristement célèbre Obersturmführer Alois Brünner, secondé par les horribles brutes Hauptscharführer Weizel, Brückler, Protschek, Koeppel et Zöllner, nous font de suite connaître leur autorité et leur supériorité. Ils sont tous Autrichiens ou Sudètes, et entièrement dévoués à l'idéologie nazie.

Bottés, armés d'une matraque, le revolver au ceinturon, ils rassemblent tout le monde dans la cour, sans distinction et sans pitié pour les enfants, les vieillards, les infirmes. Ce sont sans doute les mêmes qui avaient organisé les camps de Buchenwald et de Dachau. Ils terrorisent les gens, les poursuivant jusque dans les dortoirs, et abattent leur matraque sur tout ce qui se trouve à leur portée. Ceux qui se cachent sont punis pour leur "lâcheté", et ceux qui restent, traités "d'arrogants" et punis à leur tour.

Les premières mesures sont prises. Tout le monde au travail. Les hommes repaveront la cour. L'affreux mâchefer qui la recouvrait sera remplacé par une belle pelouse. Il ne faut pas négliger une éventuelle propagande au cas peu probable où la Croix Rouge ferait une intrusion plus ou moins imprévue.

On crée des ateliers de couture, une buanderie, un service social, une infirmerie, du reste pratiquement dépourvue de médicaments. De temps à autre on sort un mort pour l'amener à la morgue, qui a également été aménagée.

Lorsque Tristan Bernard passe quelques jours à l'infirmerie, il voit des infirmières improvisées venir chercher un cadavre qui avait déjà été emmené par d'autres quelques instants plus tôt. Les sentant abasourdies devant le lit resté vide, son humour inné reprend le dessus et il a ce mot merveilleux : "bredouilles". Ce même Tristan Bernard prononça à son arrivée dans le camp cette phrase devenue célèbre : "Je vivais dans l'angoisse, maintenant je vis dans l'espoir." Sur l'intervention de Sacha Guitry, il sera libéré.

Il n'en sera pas de même pour le général Job qui se trouvait également à Drancy. Pétain serait intervenu pour lui mais nos geôliers répondirent au maréchal qu'ils ne pouvaient plus rien, son intervention étant arrivée trop tard. En réalité, ils s'étaient empressés de déporter le général avant de répondre à Pétain.

Les représailles sont journalières et les plus petites infractions sévèrement punies. Nos geôliers sont des maîtres dans l'art des trouvaille les plus sadiques.

Un jour ils obligent devant tous les prisonniers rassemblés, un père à battre son fils à coups de bâton. Lorsqu'il ne frappe pas assez fort ils se chargent de le remplacer et obligent la victime à son tour à devenir bourreau.

Néanmoins, le spectacle le plus atroce reste la déportation bien orchestrée. Avec régularité nous voyons arriver les pensionnaires de sanas vidés de leur contingent de juifs malades, de vieillards ramassés dans les asiles, de touristes cueillis sur la Côte d'Azur, n'ayant souvent pas eu le temps de se changer, en maillots de bain sous leurs manteaux. Des voitures entières vident leur cargaison de victimes qui seront répertoriées, chiffrées, marquées pour être expédiées dans des wagons à bestiaux cloués, cadenassés vers une destination inconnue.

Il en faut mille par déportation, femmes enceintes et nouveau-nés, tout compris.

Les hommes sont tondus, non par hygiène, mais pour les humilier. Les juifs pieux qui, selon le rite religieux, doivent porter la barbe sont rasés de force.

Il y a là réunis des juifs étrangers, qui croyaient trouver un statut de réfugiés politiques, il y a des Français de vieille souche, originaires d'Alsace, du Comtat-Venaissin, de vieux Parisiens, certains chrétiens ne pouvant prouver leur appartenance, des Polonais, des Russes des quartiers pauvres de Paris, des ouvriers en casquette, de vieux juifs pieux avec leur chapeau de fourrure, habillés de leur cafetan à la mode Russe, des femmes encore élégantes se pelotonnant dans leur manteau de fourrure. Ils sont tous parqués dans l'escalier réservé à la déportation et séparés des autres détenus par des fils de fer barbelés. Nous ne pouvons plus rien pour eux.

La prochaine fois ce sera notre tour.

Des enfants se poussant, pleurant, désemparés, cherchant leur mère

Et voilà que venant de cette foule tellement disparate une seule voix s'élève entonnant le même chant d'espoir la Marseillaise, puis "Ce n'est qu'un au revoir mes frères". Nous ne les reverrons jamais.

Mais la nature reprenant toujours le dessus plusieurs femmes accouchent à Drancy. C'est mon mari qui mettra au monde ces futurs déportés.

Les internés sont du reste classés en plusieurs catégories :
1. Les déportables (parmi eux, avant tout, les Français) ;
2. Les nationalités neutres (en théorie, non déportables) ;
3. Les femmes de prisonniers et les demi-juifs, qui seront déportés mais dont le sort sera un peu moins tragique puisque beaucoup reviendront ;
4. Les conjoints d'aryens, également un peu favorisés ;
5. Les Roumains, Hongrois, Espagnols, qui seront déportés comme les premiers ;
6 Ceux qui sont en attente de famille, et qui échapperont peut-être à la prochaine déportation, mais qui finalement seront déportés avec ou sans leur famille trouvée à temps.

Pour ces derniers, sous la menace ou la promesse, on leur a extorqué à leur arrivée l'adresse du lieu où se trouvent leurs proches.

Les Allemands s'arrangent aussi pour avoir des noms de répondants à l'extérieur. Si un isolé s'évade on ira cueillir à sa place ses répondants restés libres jusqu'alors. C'est ainsi qu'une famille, le père, la mère et leurs cinq enfants ont dû payer de leur vie l'évasion de leur ami, dont ils avaient répondu.

Lorsqu'une famille est réunie dans le camp, l'évasion d'un des leurs entraînerait toujours la déportation des autres. Cela ne s'est jamais produit.

Malgré les arrivées presque quotidiennes de groupes ou d'isolés, la vie continue inexorable.

Un jour cependant nous avons vu arriver à l'aube des autobus qui se suivent et qui déversent trois cents malheureux enfants âgés de trois à seize ans, raflés dans les homes, les pensions, les orphelinats... Ce spectacle ne s'effacera jamais de notre mémoire. Ces pauvres petits traînant leurs baluchons, se poussant, pleurant, cherchant leur mère d'un regard affolé, ces gosses si jeunes, désemparés, angoissés, personne jamais plus ne pourra oublier leurs regards.

Durant les quelques jours précédant leur déportation, nous essayons de les réconforter. Nous leurs fabriquons des poupées en chiffon, nous leur donnons notre nourriture mais, hélas, nous ne pouvons pas les cacher et un jour nous les verrons parqués derrière les barbelés, avant de les voir s'engouffrer dans les bus qui les amèneront à la gare vers le train, vers la mort.

Une autre fois nous voyons débarquer des Polonais. Ils sont une quarantaine, habillés de cafetans, chaussés de bottes, coiffés de bonnets de fourrure. Ils arrivent de Vittel. Ils sont "ressortissants" du San Salvador, de Panama ou du Venezuela et avaient des passeports en règle.

Les riches Polonais savaient ce qui les attendait à Auschwitz

En réalité, il s'agissait de riches Polonais qui avaient acquis à prix d'or de faux passeports. Les Allemands évidemment n'étaient pas dupes et, après avoir joué pendant un moment le rôle protecteur pour les "habitants de ces pays", ils leur avaient tout simplement dérobé leurs passeports si précieux afin qu'ils deviennent de vulgaires apatrides.

Nous avons su beaucoup plus tard que ces arrivants originaires de Pologne connaissaient le camp d'Auschwitz, et qu'ils n'ignoraient pas qui s'y passait. Ne voulant pas semer la panique dans le camp, ils se sont abstenus de nous faire part de quoi que ce soit. Ils ont eu l'héroïsme se taire et ils sont partis sachant qu'à l'arrivée c'était la mort qui les attendait.

Plus les nouveaux arrivants appartiennent à une classe sociale élevée, moins ils s'habitueront à leur internement, et la déchéance est d'autant plus importante pour eux. Un jour nous avons vu arriver un couple particulièrement élégant accompagné de leurs serviteurs. Ceux-ci, fidèles, n'avaient pas voulu abandonner leurs maîtres. Évidemment, au bout de quelques jours, nos geôliers ont renvoyé de force fidèles serviteurs vers la "liberté".

Il est évidemment impossible de se révolter contre nos maîtres, le camp étant truffé de femmes et d'enfants qui seraient immédiatement fusillés en représailles.

Les Allemands, puissamment armés, connaissent à fond leur "métier" et lorsqu'un jour ils découvrent un tunnel aménagé clandestinement, tunnel qui devait amener les plus vaillants vers la liberté, les représailles seront terribles. Grâce aux numéros matricules retrouvés sur les vêtements de travail abandonnés dans le tunnel, ils appréhenderont vite quelques coupables. Les corrections physiques seront horribles. C'est à bout portant qu'ils tireront dans les cuisses d'un des prisonniers. Les autres seront parqués tout nus dans les caves aménagées en cachots. Ils seront privés totalement de nourriture jusqu'à la prochaine déportation. Au péril de notre propre vie, nous leur apporterons boissons chaudes, vivres et couvertures à la nuit tombée, pour les reprendre au petit jour. Ce que nous ne pourrons pas, c'est leur éviter la déportation.

Certains se sont échappés du train en marche en arrachant les barreaux avec des outils emportés. Ils ont été cachés pendant des années par des Français patriotes résistants. Un autre a été mutilé en sautant du train et a dû être amputé d'une jambe. Les autres ne sont jamais revenus.

Le pire pour nous c'est de voir des miliciens français amener eux-mêmes de nouvelles victimes dans le camp.

Nous apprenons par la suite que la dénonciation est payante, et que des pourvoyeurs tels que Chortier et Sartory, de Marseille, touchaient de trois à cinq cents francs (prélevés sur l'avoir des juifs dénoncés et arrêtés). Mais il y a aussi pour nous redonner courage des Français patriotes qui, à l'extérieur du camp, font entendre leur T.S.F. en augmentant au maximum le son, quitte à risquer eux-mêmes l'arrestation.

Les bourreaux s'affolent et ne circulent plus qu'armés jusqu'aux dents

Plus les nouvelles deviennent mauvaises pour les Allemands, plus nos bourreaux deviennent nerveux et, un matin à l'aube, de nouveaux autobus amènent une cargaison de demi-juifs, de conjoints d'aryens, de femmes de prisonniers, qui jusqu'alors se croyaient relativement à l'abri dans les entrepôts de Lévitan, où ils triaient les meubles et objets pillés chez les juifs pour être expédiés en Allemagne.

Acculés, voulant encore plaire à leurs maîtres (supérieurs à eux dans la hiérarchie du crime) nos geôliers, aidés par la police française et par leurs amis miliciens, raflent tout ce qui n'avait pas encore été ramassé.

Les déportations se succèdent à un rythme accéléré. À quand notre tour ? Nous apprenons que les Alliés ont débarqué. L'espoir alterne avec l'anxiété.

Maintenant on cueille les victimes n'importe où, au restaurant, à l'école, à la synagogue. Chaque individu devient un objet précieux augmentant le cheptel et consolant nos geôliers de leurs déboires militaires.

Des délégués de la Croix Rouge annoncent leur visite au camp. Tout le monde est refoulé dans les dortoirs. Les délégués de la Croix Rouge ne visiteront qu'une pièce destinée à ce usage. Elle est munie d'une moquette, d'un lit convenable et d'une douche attenante. Ces messieurs se contenteront de cette visite limitée.

Maintenant que les Alliés ont pris pied sur le continent, nos bourreaux s'affolent. Ils ne circulent plus autrement qu'armés jusqu'aux dents, jetant des regards de fous. Auraient-ils peur de ces quelque mille cinq cents à deux mille prisonniers restés dan le camp, affaiblis par les privations ?

Tout espoir nous paraît maintenant permis puisque, depuis les balcons inachevés de notre prison, nous voyons partir l'armée allemand en déroute, qui sur des chariots, qui sur des vélos sans pneus. Quel contraste avec ces beaux garçons à l'allure sportive de la jeunesse hitlérienne qui envahissaient nos villes et nos villages en mai 1940. Que sont-ils devenus ? Sont-ils tous morts en Russie ? Ce ne sont plus que des vieillards en guenilles qui quittent par n'importe quel moyen à leur portée notre pays à l'heure qu'il est. Dans leur regard inquiet, on lit l'angoisse des représailles. Auraient-ils peur de la vindicte populaire ?

Nous savons que nous serons déportés. Nous serons les derniers, mais personne ne doit reste dans le camp. Les bus qui doivent nous emmener à la gare sont prêts... mais rassemblés dans la cour. En attendant le départ, nous apprenons que le conducteurs de bus ainsi que les gardiens de la paix se sont mis en grève et que les cheminot ont suivi leur exemple. Nous ne partirons pas. Ce sont nos bourreaux qui quitteront le camp affolés. Après nous avoir fait des recommandations. Ils nous promettent de revenir, nous demandant de les attendre, et nous assurant de leur mansuétude si nous leur obéissons. Puis ils disparaissent, sans oublier cependant d'emmener avec eux une quarantaine d'otages, dont le frère du chef de camp juif. Si les otages tentaient de fuir, des civils français seraient fusillés à leur place.

Le système des représailles est toujours payant et c'est avec une émotion profonde que nous voyons partir nos camarades à la veille de la libération. Nous restons comme hébétés, ne pouvant nous résoudre à fuir ces lieux d'horreur.

Dans l'appartement vide, les photos de Hitler et de von Ribbentrop

Nous n'avons plus de pièce d'identité, pas d'argent, pas de tickets d'alimentation, rien ! Que faire ? Au bout de quelques heures, nous voyons arriver le consul de Suède et un représentant de la Croix Rouge. Nous apprenons que des accords avaient été pris avec les autorités occupantes afin que plus une déportation ne puisse avoir lieu après le 12 août, or nous sommes le 19 août et nous savons que durant cette semaine les nazis ont encore vidé la prison de Fresnes et le camp de Romainville pour augmenter le nombre des déportés, sans compter nos camarades partis quelques heures plus tôt.

Malgré la possibilité de quitter le camp maudit, nous restons avec d'autres volontaires pour organiser le départ avec l'aide de la Croix Rouge et du consulat de Suède.

Chacun touchera un pécule et nous fabriquerons un sauf-conduit, qui remplacera les pièces d'identité dérobées. On distribuera quelques vivres pour les plus démunis, qui ne savent où aller dans l'immédiat. Tout le monde n'habitait pas Paris. Beaucoup n'ont pas de famille, pas d'amis et pas de maison pour se réfugier. Les uns prennent en charge les autres. À l'entrée du camp flotte le drapeau blanc à croix rouge.

En quittant le camp, chancelante, je vois un petit vieux. Il attend derrière la barrière, croyant retrouver ses petits-enfants David et Esther. David et Esther, avec vos noms bibliques, vous me sembliez le symbole du peuple juif. Vous ne reviendrez jamais. Même la liberté, miraculeusement retrouvée, pèse lourd dans mon cœur. Jamais je ne vous oublierai David et Esther.

Nous sommes installés dans une voiture de la Croix Rouge. Elle nous laisse à l'hôpital Rothschild, où certains trouveront un refuge momentané. Les rues sont barricadées avec des sacs de sable posés en travers. De jeunes garçons résolus, munis de brassards de F.F.I. ou marqués de la Croix de Lorraine nous ont reconnus. Leur sourire compatissant nous réchauffe le cœur. Ils nous communiquent leur enthousiasme. Nous marchons à travers les rues et notre sauf-conduit nous ouvre le chemin. Épuisés, nous arrivons chez nous, dans notre home vidé de son contenu. Les moquettes arrachées sont épinglées au mur. Il ne reste plus rien, que les vestiges laissés par nos occupant. En effet, notre appartement était transformé en kommandantur, et les derniers habitants ont dû le quitter précipitamment, oubliant d'emporter la photo d'Hitler et le portrait de von Ribbentrop. Les cendriers sont encore pleins, des savonnettes encore humides témoignent de la présence récente des occupants. Quelques serviettes sales ont été jetées rapidement.

Quelle joie de faire le ménage. Je retrouve une force nouvelle et un courage inhabituel pour déchirer leur sale fanion, mettre en pièces le portrait d'Hitler, et je vais au septième étage où durant toute la guerre j'avais caché notre drapeau français. Paris n'est pas encore libéré mais déjà nous mettons nos drapeaux français aux fenêtres. Nous n'avons retrouvé que quelques lits où ils dormaient encore la veille. Nos amis coucheront sur les sommiers pendant que nous occuperons les matelas, et d'autres coucheront à même le soi, mais nous sommes chez nous, dans notre habitation.

Nous descendons dans la rue, voulant nous mélanger à la foule, voulant observer nos ennemis hagards de terreur, cherchant un refuge précaire dans leurs hôtels de luxe.

Les nouvelles nous arrivent contradictoires. Tout n'est pas joué. Les miliciens tirent des toits. Les F.F.I. les poursuivent. Hélas, beaucoup de jeunes patriotes tombent un peu partout au coin des places, aux carrefours des rues. Certaines mairies appellent au secours, demandant des armes. Puis ce sont les cloches, les cloches de toutes les églises.

L'armée Leclerc arrive dans Paris, dans Paris, ma ville libérée.

Extrait de l'ouvrage d'Andrée Warlin "L'Impossible oubli" (Éditions de la Pensée universelle).


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