Saint-Cyr et la Résistance

Communication du général Georges Roidot
Promotion Saint-Cyr-Aix 40-42 "Maréchal Pétain"
Médaillé de la Résistance

J’ai été saint-cyrien à Aix-en-Provence de décembre1940 au 1er octobre 1942, date à laquelle j’ai été affecté comme sous-lieutenant au 1er régiment d’infanterie, alors stationné dans le Cher.

Dans le cadre de ce colloque, je vous parlerai tout d’abord des résistants de ma promotion qui, en 1941, a été baptisée "Maréchal Pétain".

Nous nous étions ralliés à ce parrainage car le Maréchal était encore essentiellement pour nous le vainqueur des Allemands à Verdun.

Par la suite, ce parrainage paraîtra moins glorieux, mais le général de Gaulle nous a alors fait savoir "qu’un nom de promotion de Saint-Cyr est un moment de l’histoire de France. On le garde quoi qu’il arrive et on l’assume".

Nous l’avons d’ailleurs assumé puisque, sur les 167 saint-cyriens de notre promotion nommés sous-lieutenants, 35 sont morts pour la France et 10 en service commandé.

J’évoquerai ensuite l’engagement dans la Résistance du colonel René Bertrand, promotion de Saint-Cyr 13-14, qui, en 1942, dans le Cher, commandait le 1er régiment d’infanterie de l’armée "d’Armistice", régiment auquel je venais d’être affecté le 1er octobre 1942 à ma sortie de Saint-Cyr-Aix-en-Provence.

Je mentionnerai à cette occasion les noms des saint-cyriens, de différentes promotions, qui serviront alors sous ses ordres dans l’Organisation de résistance de l’armée.

Dispersion de la promotion -- octobre-novembre 1942

Le 24 juillet 1942, "l’amphi-garnisons" va disperser les 167 sous-lieutenants de la promotion dans deux directions :

Le 8 novembre, les alliés débarquent en Afrique du Nord et ces 99 "métropolitains" sont dans des unités qui font l’objet d’ordres et de contrordres les 9 et 10 novembre, alors qu’elles s’étaient préparées "à gagner avec armes et munitions les zones les plus aptes à une défense éventuelle".

Finalement, lorsque, le 11 novembre, les Allemands envahissent la zone "libre", leurs unités restent l’arme au pied, consignées dans leurs quartiers.

J’ai moi-même vécu ce drame car j’avais été envoyé comme chef de poste à la ligne de démarcation au sud de Bourges avec pour mission, en cas de franchissement par les Allemands, d’alerter directement Vichy par téléphone. Ce que je fis avant de rejoindre discrètement ma compagnie.

Mais le 27 novembre, Hitler dissout l’armée dont, écrit-il au maréchal Pétain, "les unités, à l’encontre des ordres de leur propre gouvernement, sont excitées par leurs officiers à une résistance active contre l’Allemagne".

Que deviennent alors les 99 "métropolitains" de ma promotion qui ne sont que depuis deux mois dans leurs unités, lorsqu’après avoir vu leurs armes remises aux Allemands, ils sont "renvoyés dans leurs foyers" ?

Ils sont en plein désarroi ; on leur propose des "recasements" dans les Eaux et Forêts, des administrations, des entreprises, des universités, indispensables pour ne pas être classés "oisifs" bons pour le Service du travail obligatoire (STO) en France ou même en Allemagne. En 1943, il leur sera même proposé de servir au 1er régiment de France qui vient d’être créé par Laval.

Mais, heureusement, plus ou moins rapidement, et souvent sur le conseil de quelques chefs de corps ou de leurs instructeurs de Saint-Cyr à Aix, un grand nombre trouvera des contacts avec des militaires et des civils déjà engagés dans la Résistance. Ceux-ci leur proposeront différentes solutions pour participer au combat contre l’ennemi.

Les évadés de France

La Résistance la plus immédiate fin 1942 début 1943 a été l’évasion de métropole pour rejoindre l’armée française qui combat déjà en Afrique.

11 "cavaliers" en école d’application à Tarbes l’ont tentée, souvent sur les conseils de certains de leurs instructeurs qui leur donneront l’exemple.

9 ont réussi par l’Espagne, 1 en barque par l’Angleterre.

Seul M. de Lépinay sera arrêté à la frontière et déporté.

4 fantassins réussiront la même aventure.

Les "africains"

Ces 14 évadés viendront ainsi rejoindre les 68 "africains" déjà présents en Afrique.

La promotion y sera donc finalement représentée par 82 sous-lieutenants qui combattront presque tous de 1943 à 1945 en Afrique du Nord, en Italie, puis en France et en Allemagne.

16 y mourront au combat, 2 en service commandé, auxquels il y a lieu d’ajouter Jacques Coutanceau qui avait été reçu en décembre 1940 dans notre promotion mais qui était déjà engagé dans le FFL en Angleterre, puis en Libye où il sautera sur une mine à Marsa-Matrouh le 2 décembre 1942.

Les métropolitains

Après les 14 évasions réussies et l’arrestation de Lépinay, les 84 sous-lieutenants restants en métropole vont chercher leur voie.

Tout d’abord 7 ont été identifiés dans des réseaux : 5 reliés au BCRA, 1 au réseau Alliance, 1 au réseau Marco-Saint-Hilaire.

La grande majorité des autres va, tout au long de l’année 1943, entrer en contact avec les différents mouvements de Résistance qui constitueront les maquis, puis les FFI, en particulier dans l’ORA mais aussi l’AS et même les FTPF.

Ils participeront évidemment en 1944 aux combats de la Libération, souvent à la tête de leurs maquisards puisqu’au moins 45 d’entre eux obtiendront alors la croix de guerre 39-45. Plusieurs partiront ensuite très vite en Extrême-Orient.

Une vingtaine de métropolitains ne semblent pas avoir eu des activités de résistance connues mais la plupart d’entre eux ont rejoint les unités françaises ou alliées débarquées et ont participé aux campagnes de France et d’Allemagne. 12 d’entre eux combattront ensuite en Indochine.

La répartition géographique des résistants de la promotion a été, en gros, la suivante :

Ce tour d’horizon géographique des résistants de la promotion est forcément sommaire, c’est pourquoi il est apparu nécessaire de l’illustrer en évoquant les parcours remarquables de certains de nos camarades.

Nos quatre déportés

André Joriot, entré en juin 1943 au réseau Alliance, fournissait des renseignements, notamment sur les mouvements des sous-marins des bases de l’Atlantique. Blessé lors de son arrestation, le 8 décembre 1943, il sera déporté et massacré le 30 novembre 1944 au camp de Gaggenau (Bade) avec 8 autres membres du réseau Alliance ;

Gaston Joubert, résistant en Auvergne dès 1943, chargé des parachutages, rejoint, en mars 1944, son ancien instructeur à Saint-Cyr-Aix, le capitaine d’Ussel (Cyr 26-28) et est arrêté en même temps que lui à Brive le 5 mai 1944. Ils mourront tous deux en déportation ;

Robert de Lépinay, arrêté à la frontière d’Espagne (cité plus haut), mourra à Buchenwald le 15 mars 1944;

Louis Garnier, le seul rescapé, résistant au Vercors en 1943, connaîtra Buchenwald, Dora et Ravensbrück. Il sera libéré en même temps que blessé, le 30 avril 1945. Il préside l’Amicale des camps de Dora-Ellrich.

Nos morts dans les combats de la Résistance

Tout d’abord, puisque nous sommes en Provence :

Les médaillés de la Résistance

Un grand nombre de nos résistants ont été reconnus "combattants volontaires de la Résistance" mais relativement peu ont obtenu la médaille de la Résistance. Plusieurs morts pour la France ont été oubliés dans les propositions. Il en a été de même pour ceux qui sont partis très tôt en Extrême-Orient, ou ceux dont les chefs sont partis également très tôt en Extrême-Orient.

Il n’a donc été relevé que 12 noms de la promotion dans l’Annuaire officiel des médaillés :

la plupart ayant commandé des compagnies de FFI.

Des saint-cyriens résistants sous les ordres du colonel Bertrand

Je vais maintenant, à titre d’exemple, vous décrire les activités de Résistance de quelques-uns des saint-cyriens qui ont servi sous les ordres d’un de nos grands anciens, le colonel René Bertrand, de la promotion 1913-1914 "Croix du drapeau".

Je vous présente très rapidement celui-ci, qui fut mon chef pendant près de quatre ans au 1er RI, puis à la 1ère division d’infanterie : sous-lieutenant en 1914, capitaine en 1918 à 22 ans, chevalier de la Légion d’honneur, trois fois cité, grièvement blessé. Ensuite, sa carrière militaire est très mouvementée : en Pologne, en Iran, en Afghanistan, en Afrique du Nord et de temps en temps en métropole.

Son père, Henri Bertrand, saint-cyrien, et un de ses frères, Gabriel, sont morts pour la France en 14-18. Un autre frère, Jean, ancien combattant de 14-18, sera massacré par les Allemands en 1944 comme chef des maquis de la Meuse.

Le colonel Bertrand prend le commandement du 1er régiment d’infanterie dans le Cher le 15 avril 1942.

Le 8 novembre, lorsque les alliés débarquent en Afrique du Nord, il prépare le desserrement du régiment. Comme je vous l’ai dit précédemment, Vichy interdit ce desserrement et, le 11 novembre, les unités du 1er RI assisteront, l’arme au pied, consignées dans leurs cantonnements, au défilé des unités allemandes qui foncent sur Vichy.

Ensuite, malgré les ordres donnés par Bridoux de "continuer normalement l’instruction", le colonel Bertrand donne les premiers ordres de camouflage de l’armement. Il ne croit pas, en effet, à une longue coexistence entre l’armée française et la Wehrmacht.

Aussi, il n’est pas surpris lorsque, le 27 novembre, il reçoit l’ordre de dissolution du régiment, car il a profité de ce répit d’une quinzaine de jours pour préparer le passage du régiment dans la clandestinité en attendant, dit-il dans son dernier ordre du jour, "sa résurrection qu’il croit certaine".

C’est dans cet esprit qu’il refuse de rendre son drapeau à Vichy. Celui-ci ne réapparaîtra que le 15 août 1944 pour les combats de la libération du Cher.

Sans attirer l’attention de l’ennemi, il a donc réussi à camoufler le maximum d’armes et de matériel, et il se préoccupe alors de maintenir sur place le maximum de ses personnels. Il bénéficie pour cela de l’aide du sous-préfet de Saint-Amand, M. Érignac, et de la gendarmerie.

Le commandant Pierre Rauscher (Cyr 18-20) qui commandait le 1er bataillon a décidé de rester à Saint-Amand avec sa famille. Il obtient le poste de chef départemental de la Défense passive, et le colonel le charge d’organiser un véritable office de placement des militaires démobilisés.

Les hommes du rang engagés sont ainsi camouflés dans des fermes, des exploitations forestières, des entreprises, pour les mettre à l’abri du STO.

De nombreux sous-officiers sont reclassés dans des administrations et des entreprises et sont répartis dans tout le Cher-Sud.

Par contre, il y a peu de débouchés sur place pour les officiers. Ainsi le colonel reçoit individuellement ceux qui sont contraints de quitter la région. Il leur demande de se tenir régulièrement en contact avec le détachement liquidateur du régiment qui, avec le commandant Ribaud, subsistera dans la clandestinité car, leur dit-il, 'il se peut qu’un jour j’ai besoin de vous'.

De plus, des 'antennes' du régiment sont installées à Paris par le capitaine Mazin (Cyr 31-33), dans le Nord par le commandant Duchatelet (Cyr 21-23), ancien commandant du 1er bataillon à Issoudun, et le capitaine Catteau.

Le capitaine de Lafond (Cyr 29-31), retiré à Lury, maintiendra sur place le contact avec les anciens d’Issoudun.

La capitaine Jean Mercier, ancien du SR, fera de même avec les anciens du 2e bataillon à Dun-sur-Auron.

Les liaisons extérieures

Après ces mesures de sauvegarde, le colonel Bertrand, qui laisse pour l’instant sa famille à Saint-Amand, se préoccupe d’obtenir des liaisons avec Alger et Londres.

Il reprend contact à Royat avec le général Frère, toujours fidèle au 1er RI où il a servi en 14-18, qui vient, sur ordre du général Giraud, de créer avec les généraux Verneau (X 1911, MPLF) et Olleris (Cyr 10-13), anciens chef et sous-chef de l’EMAT, une Organisation de la résistance de l’armée.

C’est ainsi que, dès mars 1943, il reçoit dans le Cher le capitaine Lejeune (Cyr 25-27), parachuté de Londres où il représente le général Giraud (Cyr 11-13) auprès du Service action britannique (SOE).

Par son intermédiaire, il obtient, le 18 avril 1943, un premier parachutage d’armes ; d’autres suivront au cours de 1943.

En effet, le régiment a constitué, dans les petites bourgades où stationnaient les compagnies détachées, des petits groupes francs, futurs noyaux mobilisateurs des compagnies.

Mais ces activités de résistance ont été signalées aux Allemands, notamment par la milice, et, le 10 décembre 1943, trois officiers dont le commandant Rauscher, sont arrêtés et seront déportés. Le sous-lieutenant Roidot (Cyr 40-42), arrêté dans une exploitation forestière du régiment, en réchappe grâce à l’intervention du sous-préfet Érignac. D’autres tentatives d’arrestation eurent lieu et échouèrent dans le Cher, y compris aux domiciles du colonel Bertrand et du commandant Ribaud. Par contre le commandant Duchatelet (Cyr 21-23), en mission dans le Nord, sera arrêté en mars 1944 et assassiné.

Les disparitions des deux saint-cyriens Rauscher (mort en déportation) et Duchatelet ainsi que l’arrestation du capitaine Jean Mercier, du 2e bataillon, obligent le colonel à réorganiser le régiment en deux bataillons, qui sont à nouveau commandés par deux saint-cyriens, le chef d’escadron Roy (Cyr 23-25) venant des Chantiers de jeunesse, et le capitaine Mazin, revenant de Paris, déjà cité. Le commandant Boyer-Vidal (Cyr 23-25), chef d’état-major du régiment, en réserve à Chateauroux, assure les intérims du colonel Bertrand dans le Cher.

La Résistance en région Centre

En effet, l’activité de résistant du colonel Bertrand ne s’est pas limitée au 1er régiment d’infanterie car il a été chargé d’organiser la résistance dans la région Centre de l’ORA, et en particulier dans le Morvan.

Il a à nouveau fait appel à des officiers et notamment d’anciens saint-cyriens. C’est ainsi qu’il a eu comme chef d’état-major le chef d’escadron de Brantes (Cyr 18-20) qui, arrêté en janvier 1944, mourra en déportation ; le capitaine Mourot (Cyr 32-34), du 1er RI, son officier de sécurité, sera arrêté à son tour en février 1944 mais reviendra de déportation.

Mais, heureusement, il y a lieu de mentionner quelques officiers saint-cyriens qui ont victorieusement combattu dans le Morvan, en particulier :

- la capitaine Egeley (Cyr 32-34), qui était lieutenant instructeur dans ma compagnie à Saint-Cyr-Aix et est chef d’état-major des FFI dans la Nièvre. Il mourra en Algérie en 1958 ; - le chef d’escadron de Soultrait (Cyr 23-25) qui commande les maquis du sud de la Nièvre ; - les sous-lieutenants Georges Guyot et Pierre Mercier (Aix 41-42) qui commandent des compagnies de maquis dans la Nièvre.

L’apport des Chantiers de jeunesse

Enfin, si le 1er RI a pu se lancer dans la "lutte ouverte" avec 2 bataillons et 10 compagnies, il le doit aussi au commandant Roy qui l’a rejoint avec un important renfort provenant des Chantiers de jeunesse.

Sur les 10 compagnies, 3 sont commandées par des saint-cyriens : le capitaine de Lafond et le sous-lieutenant Roidot, déjà cités, mais aussi le lieutenant Feral (Cyr 37-39), qui, permissionnaire d’AFN, a été bloqué en métropole en novembre 1942. Mais, en plus, 10 saint-cyriens de la promotion "Charles de Foucauld" (Aix 41-42), issus des Chantiers de jeunesse, sont répartis dans les compagnies ; il s’agit de Bacquias, Badel, Brigaudet, Campet, Deguise, Gentil de Rosier, Gouze, Mannessier, Renaudat, Vives.

La compagnie du lieutenant Féral, où servait le lieutenant Manessier, s’est particulièrement illustrée en faisant prisonnier le major von Lahr, chef d’état-major du général allemand Elster, dont je vais vous parler.

La reddition de la colonie Elster

Cette "lutte ouverte" s’est terminée par une victoire : la reddition de la colonne de 17 000 hommes du général Elster grâce aux actions conjuguées :

Le 10 septembre, Elster a bien signé la reddition de ses 17 000 hommes, à la sous-préfecture d’Issoudun, au général américain Macon, en présence du colonel Chomel, chef des FFI de l’Indre.

Mais il a dû venir discuter, le lendemain 11 septembre, à Arcay (Cher) avec le colonel Bertrand, en présence du colonel FFI Arnaud de Vogüe (Cher-Nord) et du commandant de Sagazan (Cyr 22-24) des FFI de l’Allier, des conditions d’exécution des mouvements des unités allemandes au travers du dispositif FFI du Cher pour qu’elles se rendent à Beaugency aux Américains, ceux-ci étant encore au nord de la Loire.

La reddition des la colonne Elster a fait l’objet de nombreuses études historiques. Des formations de FFI de toutes obédiences : ORA, AS, FTP, y ont contribué avec des officiers de toutes origines.

L’exposé ci-dessus n’est donc pas du tout exhaustif mais il avait pour but de faire apparaître les activités dans la Résistance de quelques-uns des saint-cyriens qui ont travaillé en liaison avec le colonel Bertrand.

Je terminerai en disant que le 1er régiment d’infanterie a bien mérité la médaille de la Résistance qui a été accrochée à son drapeau et une deuxième citation à l’Ordre de l’armée sur sa croix de guerre 39-45.


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