Gaston Papin

Gaston Papin est l'un des tout premiers résistants en Touraine, si ce ne fut même le premier. L'armistice signé, soit le 25 juin 1940, il sollicite auprès de l'administration allemande l'attribution d'un ausweis lui permettant de franchir la ligne de démarcation et de se rendre en zone non occupée. Ne possède-t-il pas, aux environs de Loches, un dépôt de pièces automobiles, et à Tours, rue d'Entraigues un garage et un magasin d'électricité auto ?

C'était ainsi assurer la vie de son commerce, mais Gaston Papin se promettait d'user de cet ausweis pour assurer le passage clandestin du courrier en zone libre et de prêter aide à tous ceux qui entendaient se soustraire aux griffes gestapistes.

Depuis longtemps déjà, Gaston Papin avait noué des relations étroites avec Sadi Lecointe, lequel, inspecteur général de l'aviation, ancien recordman du monde en altitude sans oxygène, s'était intéressé à l'aviation populaire. Celle-ci avait pris naissance à l'initiative de Pierre Cot, ministre de l'Air (1936) et de Jean Moulin, alors directeur du cabinet du ministre de l'Air. C'était permettre aux plus démunis, aux plus pauvres, de pouvoir acquérir une formation au pilotage d'avions.

Certes, il existait bien dans chaque département des aéro-clubs assez bien structurés et subventionnés par le Conseil général. Toutefois, la formation des élèves pilotes était très onéreuse et en quelque sorte réservée aux classes aisées de la société.

L'idée première de Pierre Cot était d'ajouter dans chacun de ces clubs une section d'aviation populaire et prémilitaire, le ministère de l'Air prenant en charge matériel et appareils d'école, salaires d'un ou de plusieurs moniteurs, fournitures de carburant par l'armée de l'Air. Ainsi espérait-il développer les aéro-clubs, former des pilotes pour combler le déficit français face au réarmement allemand.

Le président de la section d'aviation populaire en Indre-et-Loire fut désigné par le directeur de cabinet du ministre de l'Air, en l'occurrence Jean Moulin, et l'inspecteur général de l'Air, Sadi Lecointe : ce fut Gaston Papin qui eut cette charge. Il appartenait à cette génération très enthousiaste, portée vers le progrès, vers la conquête du ciel, génération éprise de liberté. Depuis de longues années, il occupait le poste de secrétaire général de l'aéro-club de Touraine. Il avait de grandes connaissances technologiques, une expérience pratique. Artisan, il avait reçu une formation de radioélectricien et de mécanique auto. Metteur au point sur Bugatti, aux 24 heures du Mans, il était très apprécié. Il était, de plus, un pilote d'avion confirmé. Il présentait donc les qualités et capacités requises pour assurer la bonne marche de la section d'aviation populaire, avec l'aide d'un secrétaire-trésorier, et pouvait répondre aux exigences bureaucratiques du ministère de l'Air. Cette initiative généreuse en faveur des classes laborieuses s'inscrivait dans les lois établies par Léo Lagrange, lois qui ouvraient grandes les portes des auberges de jeunesse pour le repos et l'évasion des ouvriers vers les paysages de la France profonde.

L'aviation populaire en Touraine connut un franc succès, mais il est vrai que Gaston Papin fut un président généreux, actif, avisé et ambitieux, un président qui sut multiplier les interventions auprès des autorités tant locales que ministérielles. Ne fut-il pas promu dans l'Ordre de la Légion d'honneur alors qu'une seule décoration était attribuée à l'aviation civile ? Mais il la refusa, demandant qu'elle soit donnée à un moniteur d'un département voisin qui, victime d'une panne de moteur, avait su éviter une catastrophe, détournant son avion hors d'une agglomération.

Les résultats furent probants, si l'on en juge par le nombre d'inscrits :
1936 : 142
1937 : 453
1938 : 453.

Et si l'on se réfère aux statistiques de mobilisation de 1939, nous relevons que 55 pilotes brevetés furent récupérés et mobilisés dans l'armée de l'Air, à la déclaration de guerre, 67 pilotes de vol à voile continuant l'entraînement dans le cadre de l'aéro-club. Enfin, 125 élèves mécaniciens d'avions furent abandonnés. Gaston Papin écrit : "Tous les pilotes démobilisés lors de l'armistice sont en majorité partis en Angleterre pour s'engager dans la France libre avec de Gaulle".

Ainsi l'aviation populaire fut un berceau de la Résistance, une véritable pépinière d'aviateurs en herbe pour servir la liberté et effacer le honteux armistice.

Il est remarquable de souligner que les collègues de Gaston Papin, instructeurs et moniteurs au sein de l'aviation populaire tourangelle, à savoir Albert Carraz, pilote d'aviation, et Gabriel Feuillet, ingénieur, gens dévoués et compétents, s'adonnant de façon désintéressée à former mécaniciens, pilotes et radioélectriciens, ont rejoint la Résistance et se sont révélés d'intrépides combattants de l'armée des ombres.

Nous les retrouverons avec Gaston Papin aux avant-postes de la Résistance et au sein au Réseau CND Castille et dans la mouvance de Libé-Nord.

Breton par sa mère, né à Lamballe, Gaston Papin n'a pas connu une jeunesse particulièrement heureuse. Il fréquente l'école publique de Joué-lès-Tours. Sa famille occupe une résidence, route de Chinon, sans eau de la ville, sans électricité. Le puits est situé au fond de la cour, il y a un clapier avec lapins, un poulailler et un très grand jardin. Au très jeune Gaston Papin est dévolu le soin de couper l'herbe pour les lapins et d'assurer, tant bien que mal, le bon état du jardin en surface cultivée.

Le père, représentant, est souvent absent, ce qui ne l'empêche pas de surveiller le travail scolaire de ses enfants - il a fille et garçon. Gaston Papin obtient son certificat d'études excellemment. L'instituteur lui conseille de poursuivre ses études secondaires.

Mais c'est la guerre de 1914-1918. Gaston travaille d'abord dans l'industrie. Sa tante qui tient, dans un petit bourg de Bretagne, une boulangerie-épicerie l'appelle à l'aide pour remplacer son époux, mort au champ de bataille.

Peu de sommeil pour le jeune ouvrier, pétrissant la pâte à la main, transportant les sacs de farine, pas de loisirs, aucune réjouissance, l'après-midi consacrée à la livraison du pain à la clientèle, soit peu de repos pour le jeune homme. Encore faut-il après la tournée dans la campagne, bouchonner le cheval et lui donner son picotin d'avoine !

Bref, une vie de labeur, pénible, qui ne prit fin que la guerre terminée. Devenu ouvrier pâtissier, fabricant de macarons à Cormery, Gaston Papin assiste à l'installation de la force motrice et de l'éclairage dans la boulangerie où il travaille. Tout de suite, il est séduit par cette innovation extraordinaire et il estime qu'elle est appelée à un grand avenir pour celui qui veut s'y intéresser.

Aussi décide-t-il de changer d'orientation. Le voici donc parti dans le Nord, malgré le veto paternel. Il réussit à se faire embaucher dans une succursale de la Société électrique de Paris. Là, il construit des maquettes pour électricité automobile. Il a acheté un petit livre traitant de l'électricité, et, en autodidacte, parvient à acquérir les notions essentielles qui touchent à sa nouvelle activité.

Au bout de deux ans d'exercice de ce métier, ayant beaucoup appris, il est alors appelé sous les drapeaux, aux 13es Dragons de Melun. Très vite promu au grade de brigadier, du fait de ses connaissances du service du téléphone et de la TSF, il est envoyé en stage et obtient le brevet de mécanicien-radio de l'armée.

Maréchal des logis chef, il est affecté au service des transmissions du régiment. Il fait partie de l'armée d'occupation en Allemagne et se fait remarquer en organisant le système téléphonique reliant entre eux les officiers du régiment.

C'est avec regret que Gaston Papin quitte l'armée. Il décide de s'installer à Tours, rue George Sand. Rapidement, il crée et développe son entreprise, mais les charges financières sont lourdes. Ses parents envisagent pour lui un mariage bourgeois qui lui apporterait les finances nécessaires pour l'extension de son garage. Mais il refuse ce mariage sans amour et épouse sa jeune secrétaire dont il appréciait le dévouement et le travail effectué.

L'entreprise prend de l'importance. Gaston Papin profite de quelques loisirs et devient secrétaire et vice-président de l'aéro-club de Touraine. Que de passion, que de dévouement, que d'enthousiasme chez lui. Que de travail pour faire vivre l'aéro-club ! Il fait acheter un Potez 36, il participe à des baptêmes de l'air, il réalise des démonstrations de voltige et de parachutage. C'est lui également qui prend la direction de l'aviation populaire quand celle-ci est créée à l'initiative de Pierre Cot.

Mobilisé en 1939, il ne peut obtenir d'être affecté dans l'armée de l'Air et est tenu de constituer le parc automobile des transmissions de la 8e armée. Il gagne Belfort avec quatre-vingts véhicules réquisitionnés et chargés de matériel radio. Lorsque se déclenche l'offensive allemande, il reçoit l'ordre d'évacuer le matériel vers l'arrière.

En gare de Chaux, près de Belfort, le stock de matériel est chargé sur un train de marchandises. Gaston Papin a pour mission de veiller au départ du train. Celui-ci, sous pression, attend l'ordre du chef de gare pour démarrer. Les Allemands s'approchent. Gaston Papin, sachant que l'Alsace était truffée d'agents de la Cinquième colonne, s'enquiert auprès du chef de gare qui est alsacien et lui ordonne l'ordre de siffler le départ. Devant son refus, Gaston Papin sort son revolver et le menace. Le train s'ébranle alors au coup de sifflet et Gaston Papin parvient à Montpellier pour y retrouver le train de matériel et le convoi automobile qui l'avait précédé.

À l'armistice, Gaston Papin reprend son activité d'électricien automobile, activité fort difficile, la matière première faisant défaut.

De cette biographie très succincte, retenons d'une part l'esprit d'indépendance du jeune Papin, d'autre part, la soif de connaître, de posséder un métier qui l'intéresse, le désir de conquête du ciel, d'affronter les épreuves de la vie et d'être responsable. Toutes ces qualités premières sont des qualités d'homme qui a conservé un sentiment de l'honneur et reste fidèle à ses amitiés.

Gaston Papin ne saurait accepter la défaite. L'appel du général de Gaulle l'enflamme. Le voici désormais engagé dans la Résistance, engagé totalement, sans esprit de recul, avec le seul but de vaincre et d'être un artisan de la victoire. Il est très vite intégré au combat de la nuit. Il est en contact avec le lieutenant Latour, ancien militaire qui glanait des renseignements sur les côtes bretonne et normande et les transmettait aux Anglais par les soins du SR Air. L'intermédiaire, c'est Huet, de Pontorson, lui-même radioélectricien, qui, pour son travail, avait obtenu un ausweis et véhiculait dans sa voiture automobile le lieutenant Latour.

La moisson était fructueuse. Les documents fournis passaient en zone libre. Gaston Papin en avait la charge et les dissimulait dans son filtre à gazogène. Pour Latour, trois trajets étaient possibles :

Les renseignements donnés par Gaston Papin sont corroborés par les écrits de Rémy, qui consacre un long mémoire au courage et à l'intrépidité du Dr Voisin, de Ligueil, résistant de la première heure. La présence du lieutenant Latour, qui n'est autre que Fernand Drouin, du 2e Bureau, agent très actif, est attestée par le rapport de Rémy. Latour fut malheureusement arrêté et fusillé, sans avoir avoué sous la torture la participation importante de Gaston Papin au SR Air.

Gaston Papin par ailleurs entretenait des relations suivies avec Sadi Lecointe. Ce dernier était propriétaire d'une maison à Rochecorbon. Les deux amis œuvraient ensemble dans la Résistance et s'épaulaient dans leur combat contre l'ennemi.

Après l'arrestation de Latour, Gaston Papin prend langue avec les réseaux Turma-Vengeance et Andromède pour poursuivre son action, réseaux auxquels appartient Albert Carraz, membre de l'aéro-club de Touraine. Celui-ci, parlant allemand, s'engagea dans les services techniques de la base aérienne de Tours, sous contrôle allemand et s'empressa de renseigner utilement la Résistance sur l'importance et l'activité de la base de Parçay-Meslay, et pratiqua maints sabotages sur les avions allemands.

Les renseignements militaires recueillis par Albert Carraz étaient remis à Gaston Papin qui, lui-même, les transmettait à Dubois-Hercule, agent de Buckmaster, lequel avait constitué en personne son propre réseau, le réseau Lighterman. Il déploya son activité en Indre-et-Loire, principalement dans la région d'Amboise, dans la Sarthe, et en région parisienne (cf. article de Jack Vivier: "André Dubois-Hercule"). Gaston Papin, Albert Carraz et Feuillet s'étaient inscrits en 1942 au CND Castille du colonel Rémy, et Gaston Papin avait été chargé par Jean Meunier d'accueillir André Dubois, de nationalité française, radio du réseau Buckmaster. Celui-ci était le gendre de Mme Meneau, économe de l'école primaire supérieure de jeunes filles, liée au cercle de Résistance du père de la Perraudière. C'est donc par l'intermédiaire de Dubois que les relations avec Londres furent établies, les renseignements glanés par Carraz transmis par Papin à Dubois.

C'est ce même Dubois qui répondit à la demande de Gaston Papin et organisa, le 13 juin 1942, un parachutage d'armes à Artigny, près de Mosnes, en vue d'armer les jeunes clandestins réfractaires du STO à la tête desquels était Théophane Vénien, ingénieur de la ville de Tours. À ce parachutage assistaient Hercule (Dubois), Gaston Papin, Carraz, Jean Meunier, parachutage qui fut un succès.

Des imprudences, des bavardages eurent lieu. Carraz fut l'objet d'une longue traque de la part de la Gestapo. Il changea maintes fois de domiciles, trouva refuge chez son ami Gaston Papin et finalement fut arrêté à Candé-sur-Beuvron avec sa femme et sa fille.

Gaston Papin n'échappa pas aux sbires de la Gestapo, fut torturé, affreusement torturé, ne révéla rien et fut ensuite déporté à Buchenwald. Du long calvaire vécu à Buchenwald, nous tairons les souffrances subies. Gaston Papin dans Toute une vie, les a évoquées, après avoir rappelé au préalable les circonstances de son arrestation, les interrogatoires "musclés" supportés et sa confrontation avec la sœur de Mulo. Il est délivré le 11 avril 1945 par les éléments blindés de l'armée américaine. Dès son retour, beaucoup d'épreuves l'assaillent. Il retrouve sa femme hémiplégique, qui a été hébergée chez de bons amis, son magasin a été bombardé et il ne peut obtenir de dommages de guerre, aucun constat d'huissier n'ayant été dressé, le propriétaire du magasin étant à Buchenwald à cette époque !

Son père décède d'un cancer ; sa femme meurt près de Montpellier. Il doit faire face à une concurrence déloyale et malhonnête de la part d'établissements qui, pendant l'occupation, n'avaient cessé de travailler avec les Allemands et qui avaient échappé à l'épuration. Il est, dans ces conditions, obligé de se reconvertir en représentant et de trouver une nouvelle activité.

Papin entre en conflit avec le pouvoir socialiste. Il éprouve une certaine amertume de constater que l'esprit de la Résistance n'est pas respecté, que certains hommes du parti se sont emparés du pouvoir, ne laissant aux autres qu'un os à ronger, encore celui-ci est-il nu et dépouillé de toute chair. Il rage intérieurement de noter que les profiteurs, les collaborationnistes, les résistants de la dernière heure occupent les premières places. Militant de la première heure, il se sent trahi et lésé.

Cela ne saurait cependant entamer le capital de sympathie qu'il nourrit à l'égard de tous les abandonnés, les orphelins, les veuves de déportés, de tous les plus humbles qui ne peuvent faire valoir leurs droits. Dès lors, Papin s'investit dans les œuvres sociales. Il porte secours à tous ceux et celles qui souffrent. Ainsi, après son retour de déportation, avec le Dr Leccia, rescapé des bagnes nazis, et le concours de Mme Fournier, elle-même revenue d'Auschwitz, il organise des réunions-conférences en fin de semaine dans toutes les communes d'Indre-et-Loire, et les sommes d'argent recueillies sont aussitôt remises aux veuves de déportés décédés dans les camps.

Il est président de la FNDIR, il constitue des dossiers, réunit des documents, il écrit, il se dépense. Il se plaît à aller dans les écoles pour raconter le calvaire vécu dans les camps de concentration, la mort de beaucoup de ses amis, la barbarie de ses geôliers. Il condamne tous les totalitarismes et met en garde les jeunes contre toute dictature. Le ministre des Anciens combattants le désigne comme titulaire pour l'homologation des Résistants déportés, internés et combattants volontaires.

Plaidoyer vibrant et sincère que celui de Gaston Papin qui a souffert dans son corps et dans son âme, qui a partagé la faim, le froid, les maladies, les coups de goummis distribués par les SS, mais aussi l'espérance avec les compagnons de misère auxquels il est fidèle.

Gaston Papin fut un patriote, un Résistant valeureux. Il nous a quittés le 5 janvier 2002.


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