Résistance Normande

L'opération du débarquement en Normandie est annoncée.

Des messages donnent l'ordre de déclencher les actions destinées à couper les communications téléphoniques allemandes et à la mise hors service des voies de chemin de fer.

André Debon insiste, aujourd'hui, sur le rôle de la Résistance du Sud de la Manche, une quarantaine de groupes, soit environ 500 combattants, dans le succès de l'opération Overlord.

Composée d'agriculteurs, d'instituteurs, de forgerons, de charpentiers, de cheminots, de fonctionnaires, cette armée des ombres normande va apporter une aide précieuse aux Alliés. Des hommes, très mobiles et insaisissables, qui harcèlent les troupes allemandes et entament leur moral. Équipés de pinces coupantes, de grappins et d'une scie, André Debon et trois autres maquisards s'attaquent à nouveau à la ligne téléphonique allemande Brest-Berlin et la rendent inutilisable sur plusieurs kilomètres. Ailleurs, d'autres équipes cisaillent d'autres lignes, font exploser des ponts, sabotent des aiguillages. Pendant les trois premiers jours du débarquement, les Allemands n'ont pas pu acheminer de renforts. Impossible d'engager un convoi sur une voie ferrée. Partis de Bretagne, les 12 trains de la 275e division ont ainsi mis cinq jours pour parcourir cent kilomètres. Ceux de la 17e SS Panzer, la division Gotz von Berlichingen basée près de Thouars, au nord de Poitiers, n'ont pas dépassé Vitré. Sur les routes, ce fut le vide jusqu'à 50 kilomètres du front. Le 12, Debon est transféré de Brecey à Saint-Hilaire-du-Harcouët. Les Allemands utilisent les moyens les plus hétéroclites pour monter vers la côte : tombereaux, voitures tirées par des chevaux, bicyclettes… Évidemment, ils ne se déplaçaient que la nuit pour éviter d'être mitraillés par les chasseurs anglais. Ce qui ne les protégeait pas des crève-pneus, des arbres couchés en travers des routes et des embuscades.

Début juillet, la progression des Alliés en Normandie est bloquée. Le long d'une ligne Périers-Saint-Lô-Ouistreham, le front s'enlise dans la "guerre des haies". Le bocage, les chemins creux se transforment en pièges meurtriers. Le général Bradley, qui commande les forces américaines, manque de renseignements sur les lignes arrière allemandes. Or ces informations sont nécessaires à sa stratégie de "déferlement" qui se résume en deux points : effacer une concentration ennemie par un bombardement aérien, puis foncer dans la brèche obtenue. Le 11, le groupe FTP de Saint-Hilaire-du-Harcouët, à l'est d'Avranches, auquel appartient André Debon depuis un mois, reçoit un officier du SOE. Parachuté quelques heures plus tôt, le capitaine Jack Bereford Hayes, alias "Eric", nous a dit : "Je cherche des volontaires pour monter vers le front, franchir les lignes ennemies et parvenir de l'autre côté avec le maximum d'informations. Vous choisissez votre chemin. Vous observez tout ce qui peut présenter de l'intérêt, stationnements et concentrations de troupes, ouvrages de défense, convois… Vous ne devez rien écrire, n'avoir aucun document compromettant sur vous".

Dans ce moment critique où le sort des armes n'a pas encore basculé, la mission Helmsman est lancée. Elle porte le nom de l'un des 70 "circuits" du SOE qui découpent la France. Le circuit Helmsman couvre les départements de la Manche, du Calvados et de l'Eure. Son voisin, le "Scientist", regroupe l'Ille-et-Vilaine, l'Orne, la Mayenne et la Sarthe. Sur une cinquantaine de volontaires, "Eric" en sélectionne 31. 26 franchiront les lignes, 5 échoueront, un seul disparaîtra. 7 résistants de Saint-Hilaire-du-Harcouët, dont André Debon, sont intégrés à l'opération. Ils reçoivent chacun deux mots de passe : le premier, "Biarritz", est à prononcer dès le premier entretien avec un Américain. Le deuxième, un "cinq" écrit en toutes lettres de la main même de Hayes, doit être remis au G 2, le service des renseignements de la First Army. André Debon glisse, chiffonné au fond d'une de ses poches, un bout de papier griffonné. Dans un coin, ces mots : "Trente-cinq francs pour Bouboule". Jacques Navier, son coéquipier, doit, lui, emporter ce message : "Souvenir du cinq janvier".

Debon et Navier quittent Saint-Hilaire-du-Harcouët à pied le 12 juillet, en fin d'après-midi. Le SOE leur a fourni des faux papiers : cartes d'identité d'employés du centre d'apprentissage des industries navales de Cherbourg et autorisations d'absence pour la période du 10 au 18 juillet portant les cachets du centre de Gouville. "Le premier jour, nous sommes allés par de petits chemins chez ma mère à Saint-Laurent-de-Cuves. Bien qu'ayant tout compris, elle n'a pas posé de questions et nous assure le gîte et le couvert". Le lendemain, la deuxième étape les conduit à Saint-Martin-le-Bouillant, Bourigny et Villedieu-les-Poêles, où un ami de Jacques Navier les héberge. Le 14, ils prennent la route de Gavray, commencent à croiser des réfugiés fuyant les combats, des soldats montant ou des soldats descendant du front. À la moindre occasion, ils discutent avec un paysan, un passant, glanent des renseignements. En fait, le secteur n'a que peu de concentrations stables et pratiquement pas d'ouvrages de défense. Constat que confirme, le soir même, l'oncle d'André Debon, pharmacien à Hambye, chez qui ils passent la nuit. Le 15, ils notent une plus grande activité dans les troupes allemandes. Les réfugiés dévisagent, intrigués, ces deux hommes qui marchent vers le nord à contre-courant du mouvement général. Après leur premier barrage, ils s'aperçoivent qu'ils portent des chaussures anglaises aisément identifiables. "On les avait récupérées lors d'un parachutage. Mais nous n'avions plus le choix. Il nous a fallut les garder". À Camprond, ne connaissant personne, ils ne savent où faire halte. Une fermière, femme de prisonnier à qui ils confient leur souci les invite chez elle. Le lendemain la proximité du front complique leur progression. Les civils se font rares et les soldats allemands très nombreux et très soupçonneux. Fatigués, mal rasés, les vêtements froissés, les deux résistants passent difficilement inaperçus. En une heure, les Allemands les contrôlent trois fois. Impossible de poursuivre en direction du nord. Trop de risques. Ayant accumulé suffisamment d'informations, ils bifurquent vers la côte.

Jacques Navier a des amis à Coutainville, les Pallueaut. "Nous leur avons dit que nous devions, coûte que coûte, atteindre les positions alliées. Ils connaissent un propriétaire de doris de pêche, Maurice Lecrosnier, qui avait déjà aidé des gens à passer". Le 17 à 23 heures, les deux hommes ont rendez-vous dans une crique près de Blanville. Trois doris sont prêts à prendre le large et - surprise ! - 18 personnes attendent de monter à bord. Plusieurs femmes de la Croix-Rouge, des aviateurs américains et des résistants. André Debon et Jacques Navier grimpent sur l'embarcation de Maurice Lecrosnier, avec son fils et deux américains. Ils mettent le cap au nord-ouest. Mais la tempête se lève. Pendant que deux passagers rament, les quatre autres, munis de boîtes de conserve, écopent sous des trombes d'eau. Le 18 à midi, le doris accoste à l'ouest de Port-Bail. "Nous étions enfin libérés". Dans la soirée et jusqu'au 21, un officier, le colonel Runkle, les interroge à l'état major de la First Army, à Isigny-sur-Mer. Ils énumèrent dans le moindre détail leurs observations : insuffisance du dispositif allemand au sud du département, faible densité des troupes, convois de bric et de broc…

Le 21, le colonel leur apprend qu'une centaine de bombardiers ont pilonné les lieux qu'ils leur ont signalés au nord de Camprond. Le 25, ils voient passer plus de deux mille avions, dont 1 500 bombardiers stratégiques, volant en direction de Marigny. Près de cette ville, les forteresses volantes vont lâcher des milliers de bombes de 50 kilos dans un rectangle de 7 kilomètres sur 3. "Après, souligne André Debon, ce fut la ruée de Bradley vers Coutances et le Sud. Avranches et Granville ont été pris le 30 juillet. En 72 heures, 7 divisions ont franchi le pont de Pontaubault, sur la Sélune. Nous avons écrit une page d'histoire, et personne ne s'en souvient".

Alain Vincenot


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