LES RESEAUX / Les Réseaux Action de la France combattante

CRÉATION DE LA SECTION ACTION/MISSION DU BCRA
1940-1941

Le 26 juin 1940, revenant de Narvik via Glasgow, Brest et Trentham Park près de Manchester, je finis par arriver à Londres. Jeune lieutenant de réserve de Chasseurs Alpins, j'avais jusqu'au 8 juin fait campagne en Norvège du Nord comme "officier de liaison" à l'état-major de la lère Division légère de chasseurs, sous les ordres du général Béthouard. J'étais en compagnie de quatre autres officiers de notre division : le colonel Magrin-Vernerey, commandant la 13e demi-brigade de Légion étrangère, son adjoint le capitaine Kœnig, le capitaine de réserve de chasseurs alpins Tissier, chef du 2e Bureau, et le capitaine intendant Bouton. Nous eûmes quelque peine à trouver le général de Gaulle qui venait de s'installer à Saint-Stephen's House, sur les quais de la Tamise.

Au premier étage, dans quelques petites pièces à peine meublées, s'affairaient son aide de camp, le lieutenant de réserve de cavalerie de Courcel, mademoiselle de Miribel, secrétaire bénévole, le lieutenant de réserve de cavalerie Hettier de Boislambert, et quelques français de Londres. Après un bref entretien seul avec lui, le colonel Magrin-Vernerey nous fit entrer dans le modeste bureau du général pour nous présenter. Quelques minutes suffirent et le général nous déclara simplement : "Messieurs, le colonel Magrin-Vernerey m'a dit que vous aviez l'intention de vous joindre à moi. Est-ce vrai ?" Sur notre réponse affirmative il enchaîna : "Bien. Messieurs vous ne faites que votre devoir ; je vous remercie".

En quittant Saint-Stephen's House, j'étais à cent lieues d'imaginer que quelques jours plus tard je ferais partie de la petite équipe qui allait créer de toutes pièces le SR puis le BCRA des Forces françaises libres. Mais, à cette époque quelques centaines seulement de volontaires s'engagèrent au côté du général de Gaulle pour poursuivre la lutte contre l'ennemi et, lorsque, début juillet, fut constitué son premier état-major, avec pour chef le capitaine Tissier, les 2e et 3e Bureaux furent confiés au jeune capitaine du Génie André Dewavrin (Passy), également de la lre DLC. Je fus placé sous ses ordres ainsi que deux autres camarades de la campagne de Norvège, les lieutenants de réserve d'artillerie Maurice Duclos (Saint Jacques) et Béresnikoff (Corvisart) ainsi que trois sous-officiers, Lecot (Drouot), Martin et Barnett. N'étant que des amateurs en la matière, sans aucun moyen matériel, totalement coupés de notre pays, comment allions-nous pouvoir recueillir des renseignements sur l'ennemi et soutenir ceux de nos compatriotes qui, nous n'en doutions pas, essaieraient bientôt de le combattre en France même ? En l'absence des "professionnels" du SR français restés fidèles au maréchal Pétain et qui ne réapparurent qu'en 1943 à Alger, il a bien fallu que, soutenus par notre foi, peut-être un peu naïve mais inébranlable en la victoire alliée, nous fassions preuve d'une certaine imagination face à une situation jamais rencontrée et jugée désespérée par les augures de notre pays.

En juin 1940, après la défection de la France entraînant celle de son empire, la Grande-Bretagne, même avec la présence à Londres des gouvernements alliés forcés à l'exil par la vague hitlérienne, se retrouva pratiquement seule face à l'ennemi. Le gouvernement britannique manquait alors presque totalement d'informations sur des préparatifs pour une éventuelle invasion des îles britanniques et harcelait l'Intelligence Service qui, surprise par la débâcle, n'avait plus aucun agent dans la zone occupée par les Allemands. Avec l'accord du général de Gaulle, son service compétent, la Military Intelligence 6 (MI 6) prit donc contact, quelques jours après sa nomination à la tête du 2e Bureau, avec le capitaine Passy pour obtenir l'aide des Forces françaises libres naissantes et en priorité, l'envoi sur le territoire français de volontaires en missions clandestines pour recueillir les renseignements tant désirés. Ce furent les missions confiées à Mansion, Saint-Jacques et Corvisart, Fourcaud, Rémy, puis d'Estienne d'Orves.

Ainsi débuta notre étroite, amicale et de plus en plus importante, mais souvent épineuse, collaboration avec MI 6. Maintenir l'indépendance jalousement et justement défendue par le général de Gaulle ne fut pas une mince affaire, tous les moyens matériels étant fournis par nos partenaires britanniques. Ceux-ci ne manquaient d'ailleurs pas, quand ils le pouvaient, de recruter directement nos compatriotes pour organiser leurs propres réseaux de renseignements. Ils gardaient aussi certains contacts avec le SR du gouvernement de Vichy.

Malgré le manque total de liaisons radio à cette époque, les contacts établis par les quelques volontaires de la France Libre qui partirent avant fin 1940 en missions de rensei-gnements en France, nous confirmèrent rapidement l'existence, encore bien faible et dispersée, de petits groupes de "Résistants" désireux d'entreprendre des actions militaires contre l'occupant. La sacro-sainte règle des Services de renseignements britanniques, placés sous l'autorité du Foreign Office, de se tenir strictement à l'écart de toute autre activité, contrecarrait notre désir de venir sans tarder et concrètement en aide à ces groupes. De plus, le Special Operations Executive (SOE) récemment créé et placé sous l'autorité du Ministry of Economic Warfare, entendait mener directement dans chaque pays occupé ses éventuelles opérations de sabotage, etc. SOE, dont les cadres étaient presque tous issus des milieux bancaires et d'affaires, avait créé une "Section française" (F Section) qui s'efforçait d'organiser en France ses propres réseaux, utilisant des agents britanniques et français.

Mi-juillet 1940, nous abandonnâmes Saint-Stephen's House pour le petit immeuble du 4, Carlton Gardens, qui restera le Quartier général de la France Libre jusqu'en 1943, mais que le 2e Bureau quittera en janvier 1941 pour s'installer dans un modeste local plus discret au 3, Saint-James Square. La pénurie de cadres et de personnel de la France Libre nous obligea souvent à nous acquitter d'autres tâches que celles qui étaient normalement les nôtres. C'est ainsi que pendant la première absence de Londres du général de Gaulle, de fin août à fin novembre 1940, le capitaine Passy remplit les fonctions de chef d'état-major par intérim et que moi-même servis d'aide de camp au général Catroux pendant les quelques semaines qu'après son arrivée d'Indochine fin septembre 1940, il passa à Londres avant de partir pour Le Caire. Heureusement que le 2e Bureau avait reçu le précieux renfort du lieutenant de réserve aérostier, André Manuel, arrivé de France sur le même bateau que le capitaine de réserve de Chasseurs alpins Pierre Fourcaud qui l'avait présenté fin juillet au capitaine Passy. Manuel devint rapidement le fidèle et dévoué "second" de notre patron.

Quoiqu'il en fut, les résultats encourageants obtenus par le 2e Bureau et l'obstination de Passy, dont nos partenaires britanniques reconnurent rapidement les qualités, finirent par nous permettre vers la fin de l'année 1940 d'être mis en rapport avec SOE, plus exactement avec le major Barry de sa Section Operations. En effet SOE demanda de lui "prêter" une équipe composée de cinq volontaires de la lère compagnie de parachutistes des FFL, formée et à l'entraînement en Angleterre : son chef, le capitaine Bergé, et quatre sous-lieutenant, Forman, Joël Le Tac, Petit Laurent et Renault. Cette mission baptisée "Savanna" est relatée dans un chapitre suivant. Parachutée dans la nuit du 15 mars 1941, cette équipe, à l'exception de Le Tac que le mauvais temps empêcha de réembarquer, fut ramenée par sous-marin le 14 avril. Le capitaine Bergé et ses équipiers profitèrent de leur court séjour en France pour voyager chacun dans des régions différentes et nous rapportèrent de précieuses informations et quelques utiles contacts. Bien qu'ayant échoué, cette mission permit à SOE de prouver au Haut commandement britannique que de telles actions paramilitaires en France occupée étaient possibles.

Mi-avril le major Barry nous demanda de lui "prêter" de nouveau et d'urgence trois volontaires pour une opération de sabotage de la station de transformateurs électriques de Pessac, près de Bordeaux. Cette opération, baptisée "Joséphine B" est également relatée dans un chapitre suivant.

Le 15 avril 1941, le 2e Bureau devint officiellement le "Service de renseignements" des Forces françaises libres. Le commandant Passy qui, bien entendu, en était le chef, poursuivait ses démarches opiniâtres pour obtenir que le SR puisse également s'occuper effectivement de l' "Action". Finalement désireux, comme d'ailleurs nous-mêmes de séparer au maximum sur le terrain les activités "Renseignements" et "Action" qui s'entremêlaient dangereusement, Sir Claude Dansey, l'adjoint du chef de l'Intelligence Service, présenta début juin Passy au chef de SOE, Sir Franck Nelson, qui le mit en rapport avec son adjoint et futur successeur, le général Gubbins, ainsi qu'avec M. Sporborg, alors en charge de la Belgique, de la France, de la Hollande et des pays scandinaves, et avec le major Buckmaster, chef de la F Section. C'est avec Sporborg que Passy étudia les modalités de notre future coopération avec SOE. Tenant à tout prix à garder ses coudées franches pour les activités de sa F Section en France, SOE décida de créer une autre section, la RF Section chargée uniquement de la liaison avec nous. Il faut noter que ce ne sera qu'en 1944, à l'époque du débarquement allié en France, que les réseaux de la F Section seront avec les nôtres placés sous les ordres du général Kœnig et de son état-major des Forces françaises de l'intérieur. La RF Section fut d'ailleurs installée au 1, Dorset Square, et non à Baker Street, comme ses autres éléments. Son premier chef fut le jeune capitaine Eric Piquet-Wicks, de mère française, et qui devint rapidement un fidèle et loyal ami.

Je fus alors chargé par Passy de commencer à recruter des volontaires, de les faire entraîner dans les écoles de SOE, puis de les envoyer auprès des groupes de "Résistants" que nous avions repérés afin de les aider à se développer, à subvenir à leurs besoins, particuliè-rement en armes, à monter d'éventuelles opérations de sabotage et à s'organiser militairement pour appuyer le jour venu l'inévitable mais encore lointain débarquement des troupes alliées sur le continent occupé par l'ennemi.

Vaste programme dont la mise en application se révélera particulièrement ardue en raison, non seulement de nos très faibles ressources en hommes, mais principalement des moyens matériels nettement insuffisants que SOE allait mettre à notre disposition. Ce dernier obstacle sera un très sérieux handicap pour la réalisation - seulement possible, rappelons-le, en période de lune - de nos opérations de parachutage (personnel, courrier, argent, armes, postes radio, etc.) et d'atterrissage (ces dernières indispensables pour assurer les liaisons de France vers l'Angleterre), il le sera aussi pour l'établissement de bonnes liaisons radio, non moins indispensables. Malgré les réticences de nos partenaires britanniques, nos volontaires venus de Londres formèrent en France opérateurs radio, spécialistes des opérations aériennes, etc.

La "Section Action" ne sera créée officiellement qu'en octobre 1941 à l'occasion de la réorganisation du SR mais je m'attelai immédiatement d'arrache-pied à ma nouvelle tâche, ayant heureusement acquis une certaine expérience pendant notre première année de travail avec MI 6.

De nouveau, grâce à l'amicale compréhension du capitaine Bergé, la lère Compagnie d'infanterie de l'Air, en instance de départ pour le Moyen-Orient, nous fournit des volontaires pour effectuer des missions "Action" en France : une vingtaine d'officiers, sous-officiers et soldats. S'y ajoutèrent quelques autres, très jeunes et encore au centre d'instruction des FFL à Camberley (François Briant, Daniel Cordier, etc.). Suivant leurs aptitudes, grades et âges, nous les répartîmes en trois catégories : organisateurs (une dizaine), saboteurs (moins d'une demi-douzaine) et opérateurs radio (une quinzaine). Par l'intermédiaire du capitaine Piquet-Wicks nous pûmes les envoyer assez rapidement dans les "écoles" de SOE pour y commencer ou perfectionner leur entraînement.

Nous aurions aimé garder pour nos "volontaires Action" le centre d'entraînement de la lère compagnie d'infanterie de l'Air, Inchmery à Beaulieu, près de Southampton, mais le manque de personnel pour ce faire nous obligea à l'abandonner quelques mois plus tard. La pénurie générale en cadres et personnels subalternes restera toujours une très sérieuse gêne pour nos services. Il fallut bien s'y habituer et tous ceux et celles qui servirent au BCRA travaillèrent comme des "dingues".

En liaison avec le capitaine Piquet-Wicks j'avais à résoudre les nombreux problèmes posés par la préparation et l'exploitation de nos missions : stages techniques, consignes de sécurité, sauts en parachute, organisation des parachutages et atterrissages (caractéristiques des terrains, signaux de reconnaissance, phrases destinées à la BBC annonçant les opérations, etc.), radiotélégraphie, codage et décodage, utilisation des armes et des matériels de sabotage, fourniture des faux papiers, vêtements, etc., nécessaires à la vie clandestine en France, les procédures de départ en mission, les liaisons radio, aériennes, maritimes, les départs de France vers l'Angleterre, et mille autres questions.

Il est, je crois, utile de rappeler que pour camoufler l'identité des agents à l'intérieur de ses services, SOE leur attribuait des noms de code qui, bien entendu, étaient des mots anglais. Ceux attribués à nos volontaires se révélant souvent peu traduisibles en français (par exemple : Overcloud = couvert, Plaice = carrelet, Mainmast = grand mât, Mackerel = maquereau, Cod = morue, etc.), nous décidâmes de donner à chacun de nos agents "Action" un nom de code composé de trois lettres, le plus souvent tiré de leur nom et prénoms (par exemple : Sif à Fassin, Joë à Joël le Tac, Tab à Labit, etc.). À Jean Moulin, baptisé Robert par SOE, arrivé à Londres sous le nom de Mercier, nous attribuâmes d'abord le nom de code de Mer, transformé presque immédiatement en Ker, mais finalement Rex, étant donné l'importance de la mission que lui confia le général de Gaulle. Chaque opérateur radio avait le nom de code de l'agent auprès duquel il était affecté, plus la lettre W (Wireless), par exemple : Sif W à Monjaret, Bip W à Cordier, etc.

Au sein de nos services, j'avais aussi la responsabilité de toutes les tâches administrati-ves : recrutement et gestion des "volontaires Action", rédaction des télégrammes et courriers au départ, exploitation et diffusion des télégrammes et courriers reçus. Dès sa naissance la Section Action fut essentiellement opérationnelle, les directives, l'orientation et l'exploitation des missions m'étant données par le commandant Passy après leur mise au point avec le chef de l'état-major particulier du général de Gaulle auquel le SR fut directement rattaché après la constitution en septembre 1941 du "Comité national français" présidé par le général de Gaulle.

Au cours du mois d'octobre 1941, le Général, sur la demande de Passy, vint visiter le SR. Dans mon bureau où nous tenions tout juste tous les trois debout, le Général me demanda : "Que faites-vous ?" Je lui répondis qu'existant depuis à peine trois mois, la "Section Action" avait pu faire partir, parachutées dans la nature, trois équipes comprenant chacune un "organisateur" et un "radio", destinées à aider des groupes naissants de "Résistants" : la première en Normandie le 8 juillet ("Torture", sous-lieutenant Labit, Tab), la deuxième dans la région parisienne le 7 septembre ("Dastard", sergent-chef Laverdet, Red), la troisième dans la région de Bordeaux le 10 septembre ("Barter", lieutenant Donnadieu, Din). De plus, également parachutés dans la nature, un "organisateur" dans la région de Vichy le 10 septembre ("Trombone", M. Lancement, Cip, arrivé en Angleterre par l'Espagne le 30 août) et un "radio" dans la région de Toulouse le 10 septembre, Tab W, destiné à remplacer celui, disparu, du lieutenant Labit qui avait dû passer en zone libre. J'ajoutai que deux autres équipes étaient en instance de départ : la première ("Overcloud", sous-lieutenant Joël Le Tac, Joë) sera déposée par mer en Bretagne le 14 octobre et la seconde ("Mainmast B", sous-lieutenant Forman, Dok) sera parachutée, réceptionnée par Tab, le 13 octobre. Le général m'interrompit, me disant : "Alors, c'est tout !" et quitta mon bureau, le commandant Passy sur ses talons.

Avec le recul du temps et me rappelant l'extrême importance que le Général de Gaulle attachait à la nécessité pour la France Libre de contribuer au maximum à l'effort de guerre allié, je pense qu'il avait raison de trouver bien maigres les premiers résultats de ma section. Mais, alors, abasourdi, découragé et furieux, je rédigeai immédiatement ma demande de mise à disposition d'une unité combattante. Elle ne dépassa pas le bureau du commandant Passy. Celui-ci et Manuel (avec lesquels Corvisart qui, finalement revenu de France par l'Espagne, était chargé de notre nouvelle "Section Évasion", et moi-même partageâmes, toute cette année 1941, une petite maison à Eaton Square Gardens), finirent par me convaincre de rester à mon poste. Passy et ses trois adjoints habitant ensemble, le SR pouvait faire front avec une parfaite cohésion à toutes les embûches qui se dressaient sur sa route, pratiquement de jour comme de nuit.

Le général de Gaulle avait d'autant plus raison que ces premières missions "Action", du fait de nombreuses arrestations dans les groupes auprès desquels nos équipes avaient été placées, ne répondirent pas aux espoirs fondés sur elles.

Avant la fin de l'année 1941 nous pûmes réaliser quatre autres opérations. Le 6 no-vembre, pour le compte du Commissariat national à l'Intérieur, fut parachuté, reçu par Dok, Yvon Morandat ("Outclass", Léo) ; en même temps Dok reçut quatre containers de matériels de sabotage. Le 26 novembre un "opérateur radio" fut parachuté dans la nature pour rejoindre Cip. Le 8 décembre, encore parachuté dans la nature, un "organisateur" ("Cod", sous-lieutenant Tupet, Tom) et un "radio", mis à la disposition de la branche Action du réseau organisé par le capitaine Fourcaud. Le 31 décembre une vedette déposa en Bretagne un "radio" pour l'équipe de Joë.

Pendant les six premiers mois de notre coopération avec SOE, l'acheminement des missions "Action" souffrit de fréquents retards dus principalement au très petit nombre d'avions susceptibles d'effectuer les opérations de parachutage d'hommes et de matériels ou d'atterrissage (pick up), et également dus à des conditions atmosphériques défavorables obligeant de les reporter d'une lune sur l'autre, même deux ou trois fois. À cette époque l'escadrille (138 Squadron) mise à la disposition de SOE, n'était composée que d'une douzaine de bimoteurs Whitley pour les parachutages et de deux monomoteurs Lysander pour les atterrissages. Cette escadrille était basée à Newmarket, près de Cambridge, jusqu'à fin 1941, ensuite à Tempsford, près de Bedford. Les Lysanders partaient du terrain de Tangmere, près de Chichester, et donc plus proche de la mer[1]. Pour les opérations de pick up, il était nécessaire d'avoir en France des agents entraînés et agréés dans la recherche des terrains éventuels. Ceux-ci devaient être homologués par l'escadrille suivant des normes bien définies. Le montage de ces opérations, comme d'ailleurs de celles de parachutage avec réception au sol, exigeait donc de bonnes liaisons radio.

En outre plusieurs de nos volontaires furent malheureusement victimes d'accidents, soit à l'entraînement, soit à leur arrivée en France. Ce fut d'ailleurs à la suite de l'accident mortel de l'un d'entre eux au cours du stage de parachutage, que nos partenaires britanniques finirent par accepter que les "sédentaires" du SR puissent eux aussi l'effectuer. En septembre, Passy et moi-même fîmes donc nos sauts réglementaires à Ringway.

Par contre, le dernier trimestre de 1941 se révéla d'une importance capitale pour notre "Action" en France, car ce fut l'époque du premier séjour à Londres de Jean Moulin. Courant septembre, le capitaine Piquet-Wicks m'informa de la présence à Lisbonne d'un monsieur Mercier, de son vrai nom Jean Moulin, ancien préfet, qui demandait à venir à Londres pour établir la liaison entre certains mouvements de résistance naissants et la France Libre. Au SR nous ne le connaissions nullement mais je demandai à Piquet-Wicks de le faire venir d'urgence. Après d'ailleurs plusieurs rappels de ma part, Piquet-Wicks m'annonça le 20 Octobre son arrivée en Angleterre. Ce ne fut toutefois qu'après ses inter-rogatoires à Patriotic School, centre de triage des étrangers, que nous fîmes la connaissance de Jean Moulin, accompagné à nos bureaux par Piquet-Wicks.

Ne m'étant occupé de sa mission que sur le plan opérationnel je ne parlerai pas ici des directives qui furent données à Rex, tant sur le plan civil que militaire et qui d'ailleurs évoluèrent au cours des dix semaines qu'il resta bloqué en Angleterre. Je peux toutefois affirmer que, dès leur premier entretien, le courant passa entre de Gaulle et Jean Moulin. Ces deux indomptables patriotes, bien que de milieux et de formations différents, se comprirent et se complétèrent dans le combat pour la libération de la France. J'ajouterai que, personnellement, j'ai toujours apprécié les indéniables qualités de Rex, son autorité, son amabilité et sa courtoisie.

Rex devait être parachuté le 8 novembre, reçu par Dok. Passy l'accompagna à Ringway pour son entraînement. Par suite du mauvais temps cette opération fut annulée et dut être reportée à la période de lune suivante. De graves ennuis empêchant Dok d'assurer la réception prévue, il fut décidé que Rex partirait par la même opération, réceptionnée par Tab, que l'équipe Sif/Sif W (Fassin et Monjaret). De nouveau le mauvais temps retarda cette opération et Tab, obligé de se mettre au vert, ne put plus les recevoir. La longue absence de Rex, parti de France en juillet, devenait dangereuse. La seule solution restait un parachutage dans la nature. Rex choisit une région des Alpilles qu'il connaissait parfaitement. Encore du mauvais temps et, finalement, Rex, Sif et Sif W furent parachutés dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier 1942. Sans parler des autres péripéties, le poste de radio fut endommagé lors du parachutage et il faudra attendre le mois de mars 1942 pour recevoir des nouvelles directes de Rex.

La suite de ce bref historique de la "Section A/M" du BCRA sera traitée dans un chapitre suivant.

Raymond Lagier (Capitaine Bienvenüe)
Médaillé de la Résistance


Note :
1 En novembre 1941 nous obtînmes l'affectation comme pilote de Lysander du lieutenant de vaisseau Laurent. Malheureusement il se tua à l'entraînement peu de temps après, et, par la suite, toute candidature nous fut refusée.

Retour en haut de page