LA RESISTANCE SPIRITUELLE ET INTELLECTUELLLE
Témoignage Chrétien 41 - 44

Après l’armistice de juin 40, une bonne partie de la hiérarchie catholique accepte la Révolution nationale de Pétain avec l’espoir de voir renaître une France chrétienne, sans soupçonner l’escroquerie morale sur laquelle repose la politique de Vichy.

Certains intellectuels ont quitté Paris pour ne pas vivre "sous la botte allemande" et se sont installés à Lyon. Parmi eux, Emmanuel Mounier qui édite la revue Esprit et Stanislas Fumet qui veut lancer l’hebdomadaire Temps Nouveau pour continuer le travail de réflexion qu’il faisait avec Temps Présent. Ils pensaient qu’en étant ironiques et allusifs, tout en restant discrets, ils pourraient exprimer leur patriotisme, leur point de vue sur le nazisme et leur inquiétude pour la France. Ils décident donc de reparaître avec l’autorisation de la censure. Mais celle-ci comprend assez vite qu’elle s’est fait berner et Esprit comme Temps Nouveau sont interdits pendant l’été 41. Cependant Emmanuel Mounier et Stanislas Fumet avaient créé, l’un autour d’Esprit et l’autre autour de Temps Nouveau, un noyau d’amis, parfois les mêmes d’ailleurs, désireux de continuer la réflexion sur le nazisme et la lutte spirituelle. Beaucoup d’entre eux vont devenir les premiers rédacteurs et les premiers diffuseurs de Témoignage Chrétien.

Parmi les plus connus, au moins pour moi, je peux citer les noms de Joseph Hours, historien, et de Jean Lacroix, philosophe, tous deux professeurs en khâgne au lycée du Parc qui furent des éveilleurs de résistants. Ils eurent pour élèves mon frère Jean-Marie Domenach et Gilbert Dru qui fut abattu place Bellecour le 27 juillet 1944. Je peux citer encore André Mandouze, mon assistant de latin à la faculté des Lettres, le père Chaillet, jésuite éminent, le père Fontoynont qui fut mon "père spirituel" et qui encouragea beaucoup de jeunes jésuites à ne pas accepter l’ordre établi sans réagir. Il y en eut bien d’autres comme Robert d’Harcourt et le père de Montcheuil qui rédigèrent des articles de fond. Et encore bien d’autres dont je ne connais pas les noms. Et pourtant ils n’étaient pas bien nombreux pour entreprendre la lutte qu’ils avaient choisi de mener au nom de leur foi, au nom de l’Évangile.

C’est parce qu’ils sont chrétiens qu’ils sont antinazis et ils vont faire de Témoignage Chrétien un outil de réflexion pour éclairer les Français quels qu’ils soient. Ils vont se lancer dans une résistance spirituelle organisée et efficace à la suite du père Chaillet, lui-même soutenu par ses amis jésuites. Le père Chaillet a été mis en relation avec Henri Frenay par Stanislas Fumet. Il accepte d’écrire des chroniques religieuses dans des journaux clandestins, d’abord Petites Ailes puis Vérités sous le pseudonyme de Testis (témoin). Il exprime déjà fermement ce qui sera la "doctrine" de Témoignage Chrétien : "le nazisme est fondamentalement, non seulement antichrétien, mais antihumain".

Il voudrait faire davantage. Or, juste avant l’été 41, le père Fessard, jésuite rédacteur à la revue Études, est chargé par certains de ses confrères d’écrire, dans cette ligne, un texte bref qui pourrait être distribué aux étudiants sous forme de tracts. Mais il se laisse emporter par son sujet et il écrit une cinquantaine de pages. Obligé de quitter Lyon, il confie son manuscrit au père Chaillet. Ce dernier est en relation avec la CIMADE, organisme créé par des protestants pour venir en aide aux victimes de la guerre. Il rencontre ainsi Jean-Marie Soutou, du groupe Esprit, Germaine Ribière, de l’Action Catholique, et l’abbé Glasberg, de la paroisse Saint Alban, qui fut dès avant la guerre un lieu très ouvert aux étrangers. Très rapidement, protestants et catholiques décident d’unir leurs efforts et ils fondent l’Amitié chrétienne dont le père Chaillet sera l’animateur, chargé d’y représenter le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon. Ils prennent conscience que les principales victimes ce sont les juifs et qu’on ne peut pas se contenter de colis et de visites. Il faut avertir les Français de ce qui se passe et qu’en aucun cas un chrétien ne peut accepter. Durant l’été 41, le père Chaillet reçoit la visite de Louis Cruvillier, jeune résistant, ancien diffuseur de Temps Nouveau. Ce dernier propose d’apporter son aide en organisant la diffusion du texte du père Fessard.

Ainsi se rencontrent les hommes qui vont fonder les Cahiers du Témoignage Chrétien. Le père Chaillet publie le manuscrit du père Fessard sous le titre "France prends garde de perdre ton âme". Ce sera le premier numéro des Cahiers. L’expression "Témoignage chrétien" a été choisie au dernier moment en remplacement de "Témoignage catholique" sous l’impulsion du pasteur Roland de Pury qui offre son aide au père Chaillet. Il faut savoir que le pasteur de Pury, de nationalité suisse, avait fait preuve de clairvoyance et de courage en dénonçant l’idéologie nazie dans son sermon du dimanche dès le 14 juillet 1940 : "La France avait le droit de déposer les armes, mais non pas, non jamais, de consentir à l’injustice… Mieux vaudrait la France morte que vendue".

Les Cahiers du Témoignage Chrétien, nous dirons TC, n’ont jamais appartenu à un parti ou à un mouvement. C’était le souci du père Chaillet de garder une complète indépendance pour pouvoir toujours, en dehors de tout projet politique, combattre le nazisme quelle que soit la situation. C’est là son originalité.

Quand TC a commencé à paraître, beaucoup de Français étaient encore en admiration devant le maréchal Pétain et n’avaient pas compris les enjeux de la Révolution nationale et donc de la collaboration. L’information nous parvenait par des canaux nombreux et contradictoires : la presse française collaborationniste ou muselée par la censure, les actualités cinématographiques instrumentées par la propagande allemande, la BBC et la presse clandestine. Il était difficile pour beaucoup de s’y retrouver et de choisir son chemin.

La grande qualité de TC, c’est de nous avoir proposé des repères. L’honnêteté, la profondeur de l’analyse, l’exigence de l’authenticité pour les documents présentés ont fait plus pour nous éclairer que n’importe quelle diatribe contre Hitler. Si bien que de nombreux résistants non chrétiens ont puisé leur courage et leurs raisons de se battre dans TC qui est toujours resté fidèle à l’Évangile. Le père Chaillet a dit qu’il aurait préféré faire paraître les Cahiers au grand jour. Mais c’est la censure qui l’a obligé à la clandestinité. Il se pense alors non pas en état de désobéissance mais en état de légitime défense en face d’un ordre établi inhumain. La hiérarchie catholique se tait et pour les fidèles engagés dans le combat difficile et douloureux de la résistance, pour tous ceux qui aident les juifs, ce silence est très lourd, jusqu’à ce qu’éclate publiquement la révolte de monseigneur Saliège, évêque de Toulouse, le 20 août 42. Il écrit une lettre pastorale qui devra être lue dans tout le diocèse : "Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux… Ils font partie du genre humain, ils sont nos frères comme tant d’autres". Pendant ce long silence des évêques, silence équivoque et douloureux, TC fait son travail, TC éclaire les consciences sur des thèmes d’actualité. Son tirage varie de 5 000 pour le premier Cahier en novembre 41 à 60 000 pour le dernier "Espoir de la France" en juillet 44. Si l’on sait que ces Cahiers passaient de mains en mains, on peut imaginer leur impact sur les esprits. Depuis le printemps 43, une partie du tirage se fait à Paris et TC étend son audience jusqu’en Suisse, en Angleterre, au Canada, aux États-Unis et… à Rome !

Les Cahiers de TC ont une trentaine de pages, le numéro d’octobre-décembre 43 en comptera exceptionnellement 64 sous le titre "Alsace et Lorraine, terres françaises". De novembre 41 à juillet 44 paraîtront quinze numéros des Cahiers. Chacun approfondit un thème comme racisme, déportation, etc. Le douzième, "Où allons-nous ?", contient un message de Bernanos et il sera tiré exceptionnellement à 80 000 exemplaires.

À partir de 43, aux Cahiers va s’ajouter un Courrier, plus court, plus proche de l’actualité immédiate. Il y eut douze numéros du Courrier de mai 43 à août 44.

Il convient ici de parler des imprimeurs qui ont joué un rôle majeur dans la propagande de la résistance. Pour TC, le plus connu est Eugène Pons. C’était un homme remarquable tant par ses qualités d’humanité que par son courage. Sollicité en décembre 41 par le père Chaillet, il accepte d’imprimer TC. Cela signifie trouver du papier, composer et imprimer dans le secret et courir le risque permanent d’être découvert par la gestapo. Il mourra dans le camp de Neuengamm en février 45 pour avoir défendu un de ses ouvriers alsacien.

Il est frappant que ces hommes de courage - sans oublier les femmes comme Germaine Ribière et Renée Mély-Bédarida -, qui sont à la naissance de TC, avaient tous des amis communs. Lyon est, à cette époque, fidèle à sa réputation de ville mystérieuse où tout se passe dans le secret à travers des réseaux d’amis dans un intense bouillonnement intellectuel.

Merci à eux tous, diffuseurs compris, qui ont souvent payé cher leur engagement mais qui ont si bien éclairé notre chemin.

Denise Lallich - Domenach

Bibliographie
- Bédarida Renée, Les armes de l’Esprit. Témoignage Chrétien (1941-1944), Éditions de l’Atelier / Éditions ouvrières, 1977
- Comte Bernard, L’honneur et la conscience. Catholiques français en résistance. 1940 – 1944, Éditions de l’Atelier / Éditions ouvrières, 1998
- Duquesne Jacques, Les catholiques français sous l’Occupation, Grasset, 2e éd., 1986


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