LES MOUVEMENTS DE RESISTANCE / Combat

Le mouvement Combat n’apparaît qu’en décembre 1941. Cette organisation découle de la fusion de deux groupes existant depuis 1940 : le Mouvement de libération nationale (MLN) et Liberté. Le premier est animé par Henri Frenay et Bertie Albrecht et le second s’est constitué autour de François de Menthon et Pierre-Henri Teitgen. Étudier Combat implique de prendre d’abord en considération Liberté d’une part et le MLN d’autre part, et d’analyser les conditions de cette fusion. Dans quelle mesure retrouve-t-on tout au long de la vie du mouvement ces deux composantes de départ ? Cette expérience a-t-elle eu des incidences ultérieurement lors de la fusion des mouvements de zone sud dans les MUR ?

Liberté

Liberté est au départ un groupe d’intellectuels : François de Menthon, Pierre-Henri Teitgen, Marcel Prelot, René Capitant et Alfred Coste-Floret ont fondé le mouvement et son journal en septembre 1940[1]. Ce sont des professeurs de faculté, pour la plupart juristes mais aussi économistes et journalistes. Âgés de 30 à 50 ans, dont certains (De Menthon, Teitgen, Capitant...) viennent des universités de Strasbourg et de Nancy.

Dans un second temps, les rejoignent Edmond Michelet, le docteur Parent, le syndicaliste Vanhove, André Hauriou et Charles d’Aragon[2]...

Ils sont majoritairement démocrates chrétiens et possèdent une forte conscience politique, religieuse et éthique. Ils travaillent et habitent souvent dans les villes universitaires du sud de la France : Montpellier, Lyon, Clermont-Ferrand, Toulouse et Marseille. Leur activité professorale leur permet de sensibiliser des jeunes gens aux ambiguïtés de l’époque.

Le groupe Liberté a particulièrement été actif à Montpellier : il a parfois été appelé le "groupe de Montpellier". En effet, P.-H. Teitgen semble avoir beaucoup joué sur l’engouement de certains jeunes étudiants[3]. Ces jeunes gens ont entre 20 et 25 ans. Ils sont utilisés pour distribuer le journal, mais bien vite, des groupes d’action sont organisés sous l’impulsion d’un homme d’une quarantaine d’années, Jacques Renouvin. Ce sont les premiers groupes francs.

Le groupe Liberté est aussi très actif dans la région de Marseille, notamment grâce à la figure emblématique de Roger Nathan-Murat qui est franc-maçon. Par son biais, un réseau de distribution, parallèle à celui des étudiants, est installé à Marseille, à Toulouse et en Ariège notamment.

Liberté paraît du 25 novembre 1940 au 1er octobre 41 soit dix numéros dont les premiers sont ronéotypés puis imprimés.

Le Mouvement de libération nationale

De son côté, dès l’automne 1940, Henri Frenay et Bertie Albrecht ronéotypent des Bulletins d’information, puis des Bulletins de propagande qu’ils distribuent notamment à Vichy[4] et à Lyon.

Ces deux personnes marquent sociologiquement l’organisation naissante. Leurs activités professionnelles influencent fortement l’esprit et la structure du mouvement. Henri Frenay, officier de carrière, a étudié à l’École de guerre de Saint-Cyr puis au Centre des études germaniques de Strasbourg (où il a eu Capitant comme professeur). Naturellement, ses premières recrues viennent de l’armée (Robert Guédon, Pierre de Froment, Maurice Chevance...).

Bertie Albrecht est en 1940 surintendante des usines Fulmen repliées à Vierzon, puis elle travaille au Commissariat au chômage féminin, à Lyon. Sortie de l’école des surintendantes de la rue Princesse à Paris, elle est très liée à la directrice, Jeanne Sivadon, à qui elle s’adresse pour donner vie au mouvement à Paris. Cette dernière met au service du MLN son réseau de sociabilité : des surintendantes mais aussi des médecins, grâce auxquels elle étend le mouvement (Anne-Marie Boumier, Anne Noury, Chilina Ciosi, Henry Ingrand...) en région parisienne.

Ainsi le mouvement se structure autour de personnes de 25 à 40 ans qui sont principalement issues des rangs de l’armée ou de ceux de l’école des surintendantes. Parmi elles, quelques femmes particulièrement émancipées à l’image de Bertie Albrecht.

Il faut ajouter trois figures importantes pour le développement du mouvement en zone non occupée : Jacqueline Bernard, son frère Jean-Guy Bernard et son ami André Bollier, qui sont de jeunes intellectuels de 20 à 25 ans. Ils entrent en contact avec le MLN en mars 1941. Les deux garçons sont à l’École polytechnique repliée à Lyon et Jacqueline est journaliste économique. Elle prend la tête du secrétariat de rédaction du journal ; André Bollier est chargé de l’impression et de la diffusion et Jean-Guy Bernard coordonne les différentes régions et l’équipe dirigeante.

Le Mouvement de libération nationale est mixte, dès sa fondation. Il réunit des personnes d’horizons différents et peu politisées. Peu de jeunes gens en 1941 participent aux activités du Mouvement de libération nationale, contrairement au groupe Liberté.

Le titre Les Petites Ailes a une histoire complexe. Créé en 1940 par Jacques Yves Mulliez, Les Petites Ailes du Nord et du Pas-de-Calais est diffusé uniquement dans ces deux départements[5]. Au printemps 1941, le Mouvement de libération nationale reprend le nom du journal pour lui donner une diffusion nationale : Les Petites Ailes de France pour l’édition de zone nord (Paris) et Les Petites Ailes pour l’édition de zone sud (Lyon). C’est le 17 mai 1941 que parut le premier numéro du journal Les Petites Ailes de France[6].

En deux mois, huit numéros paraissent, du 3 juin 41 au 7 août 41.

En août 1941, le titre Vérités succède à celui des Petites Ailes en zone libre et Résistance aux Petites Ailes de France et de l’Empire.

Le Mouvement de libération française (MLF) et son journal Combat

Le dénominateur commun aux deux mouvements est un niveau d’instruction élevé, qui constitue sans doute l’influence majeure de la conception du journal comme objet de résistance.

Cette fusion répond à des difficultés inhérentes à la période mais elle est aussi révélatrice de la volonté de structuration des premières organisations de résistance. Un comité directeur de Combat est constitué. Il comprend à sa tête Henri Frenay et François de Menthon, puis respectivement pour chaque tendance Claude Bourdet, Maurice Chevance-Bertin et Pierre-Henri Teitgen, et Alfred Coste-Floret puis Georges Bidault à partir de février 1942[7]. En réalité, c’est Frenay qui se charge des affaires courantes entre les réunions.

Malgré les nombreuses arrestations, Combat continue d’être rédigé, composé, imprimé et distribué à un nombre toujours croissant d’exemplaires.

La partie de Combat installée en zone occupée est définitivement décimée en février 1942 par la répression allemande. En zone non occupée, 40 personnes appartenant à Combat sont jugées en octobre 1942 [8]. Frenay fut condamné à 10 ans de prison par contumace et Bertie Albrecht à 6 mois de prison ferme.

Dès son arrivée en France, Jean Moulin essaye d’unifier les divers mouvements de résistance entre eux et avec Londres. En avril 1942, il crée le Bureau d’information et de presse (BIP), directement de Londres et donc de lui-même. Il place Georges Bidault à la tête du BIP. Cet organisme est chargé de centraliser tous les renseignements, sauf ceux d’ordre militaire. Il fonctionne comme une agence de presse qui fournit Londres d’une part et les mouvements de l’autre.

En juillet 1942, Jean Moulin organise le Comité général d’études qui regroupe six hommes dont trois viennent de Combat : de Menthon, Teitgen et René Courtin[9]. Ces deux derniers ont quitté Montpellier, car ils risquaient d’être arrêtés. La clandestinité a détendu les liens qui existaient entre les deux tendances issues de Vérités et de Liberté. La formation politique des démocrates chrétiens et surtout leur profession de juristes ou de journalistes les amènent à accepter les postes que leur propose Jean Moulin.

Durant l’été 1942 le Comité directeur de Combat se réunit à Saliès chez Charles d’Aragon pour se donner un programme. Ce manifeste de Combat est publié dans le numéro de septembre 1942. Le mouvement aspire ouvertement au rétablissement de la République - mais rénovée - et souligne aussi l’importance de la construction de l’Europe.

Néanmoins, si la mouvance Liberté est encore très présente sur le terrain de la distribution de journaux et surtout de l’action, elle paraît avoir délaissé les "emplois" dans la rédaction et dans l’impression de Combat. Les anciens chefs de Liberté sont partis vers des nouveaux services de la Résistance. Néanmoins la base et en particulier les groupes francs sont restés et développent intensément leur action.

La clandestinité a obligé la concentration des pouvoirs entre les mains de Frenay seul ou aidé de quelques fidèles du MLN[10]. Au bout d’une année d’existence, Henri Frenay est l’unique patron de Combat.

Au moment où la Résistance cherche son unification derrière de Gaulle, le seul mouvement né de l’union de deux mouvements antérieurs ne paraît pas avoir réussi pleinement sa fusion.

Comment Combat aborde-t-il la nouvelle fusion qui pointe au sein de la Résistance au début de l’année 1943 ?

Combat et l’unification de la résistance

Combat semble faire peur et fasciner les autres mouvements. Cette ambivalence est due au degré de développement et de structuration de l’organisation. Elle couvre tous les départements de zone sud, possède des équipes de saboteurs qui font parler d’elles et un journal régulier et de plus en plus politisé.

Janvier 1943 n’est pas seulement l’époque d’une union plus large de la Résistance (création des MUR), c’est aussi pour Combat le moment de changements internes. Au printemps, Henri Frenay quitte le sol métropolitain pour Londres puis Alger. Il entend dénoncer auprès de Londres la mise en place d’un CNR qui réintègre dans la vie politique les anciens partis politiques.

La création du CNR a d’autres incidences : elle déplace le "pôle" résistant de Lyon à Paris. Claude Bourdet, membre du CNR, suit ce mouvement. Les leaders historiques lyonnais de Combat sont soit en prison (Bertie Albrecht), soit en partance, soit ont été écartés lors de la création des MUR (Marcel Peck et Jacques Dhont).

Parallèlement de nouveaux membres prennent des responsabilités, c’est le cas de Guillain de Bénouville ou des journalistes Pascal Pia et Albert Camus. Après l’arrestation de Bourdet, le 24 mars 1944, et de Jacqueline Bernard, en juillet 1944[11], ces nouvelles recrues dirigent la ligne éditoriale de Combat et sa ligne politique.

Malgré des difficultés - changement de rédaction, manque d’argent - et les arrestations dramatiques de ses membres, Combat continue de paraître clandestinement jusqu’à la Libération : 24 numéros en 19 mois, de janvier 1943 à juillet 1944. Il poursuivra sa sortie, mais quotidiennement et à ciel ouvert, à partir du 20 août 1944.

En février 1944, un nouveau pas est franchi, dans l’unification de la Résistance intérieure : c’est la création du Mouvement de libération nationale qui regroupe les instances dirigeantes de zone sud et de zone nord.

"C’est le moment de préciser sans ambiguïté: où va la Résistance ? (...) Dans la France de demain existera certainement le parti communiste, qui a prouvé sa vitalité dans la Résistance, et sans doute un groupement conservateur ou "modéré". Et il existera aussi un grand parti républicain et révolutionnaire qui rénovera la politique française et conduira la IVe République. Ce ne sera pas le "parti de la Résistance", mais ce sera le parti héritier de l’esprit de la Résistance et de sa mission..." [12].

Après la mort de Jean Moulin en juin 1943, les dirigeants des mouvements opposés à la participation des partis politiques au CNR mettent sur pied un central de la Résistance en juillet 1943. Or le MLN, créé en janvier 1944, se met directement sous cette autorité "en accord - mais sans doute pour rivaliser - avec les directives du CNR". Sous couvert d’union de la Résistance, certains mouvements (les principaux) essayent de se constituer en force politique pour concurrencer les partis admis au CNR.

En conclusion, on assiste donc à un double mouvement qui s’intensifie à partir du printemps 1943 : - d’une part, alors qu’il faut noter une relative stabilité des membres dirigeants de Combat entre 1940 et 1943, malgré la répression croissante avec l’arrivée des nazis en zone libre et ils sont peu à peu écartés des instances nationales à partir de l’unification de la résistance. Ainsi Marcel Peck, Jacques Dhont mais aussi Henri Frenay sont victimes de la concurrence clandestine. - parallèlement les problématiques de la Résistance se politisent de plus en plus. On passe de la reconnaissance du général de Gaulle (courant 1942) à la constitution d’une Assemblée consultative et à la réintégration dans le tissu politique français des anciens partis. Or il semble, à travers l’exemple de Combat, que les premiers résistants soient faiblement représentés dans ces nouvelles instances clandestines.

Fabienne Zerbouki-Isambert


Notes :
1 P-H Teitgen, Faites entrer le témoin suivant p. 24
2 Ibid. p 25
3 Ibid. p 27
4 H. Frenay, op. cit. p 46
5 André Caudron, les Petites Ailes journal et réseau p 30-31
6 André Caudron, op. cit, p 31
7 H. Frenay, op. cit., p 132
8 F.-G. Dreyfus, Histoire de la Résistance, p 75
9 H. Frenay, op. cit., p 195
10 Cerf-Ferrière, op. cit., p 92
11 J. Bernard, op. cit., p 143
12 Combat, "Où va la Résistance", février 1944, n°54, p 1

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