LES MOUVEMENTS DE RESISTANCE / Lorraine

LORRAINE
JOURNAL CLANDESTIN ET MOUVEMENT DE RÉSISTANCE
DE LA ZONE INTERDITE LORRAINE EN FRANCHE-COMTÉ

Extrait de Souviens toi – 1944
Publié à Besançon (septembre 1994)

NDLR - René Fallas, né le 27 février 1922 à Giraumont (Meurthe-et-Moselle). Études au lycée H. Poincaré et à la faculté des sciences de Nancy. Licencié ès sciences en juin 41. Il s’engage dans la Résistance dans l’hiver 41-42 aux côtés de Marcel Leroy, fondateur du journal clandestin Lorraine en mai 1942. Il organise "Lorraine" en Franche-Comté dans l’hiver 42-43 et, après l’arrestation de Leroy en juillet 1943, assume la direction du journal et du mouvement. En liaison avec le BCRA, il va donner en particulier un caractère plus militaire à "Lorraine" dans le nord de la Franche-Comté. Par leurs actions contre l’ennemi, les membres de "Lorraine" seront à l’origine de nombreuses unités combattantes en Haute-Saône et dans le Territoire de Belfort. Membre du comité directeur du Mouvement de Libération nationale en janvier 1944, René Fallas deviendra le plus jeune membre de l’Assemblée consultative en novembre 1944.

Je crois que tout a recommencé, en 1984, quand j’ai retrouvé Marcel Dumont m’attendant à la gare de Vesoul en compagnie de Jean-Claude Grandhay, correspondant de l’Institut d’histoire du temps présent.

J’avais tourné la page à la fin de 1946, délibérément et, je pensais, définitivement. Mais tout à coup le passé me rattrapait. Il me fallait parler, authentifier des documents, esquisser une chronologie. On me présentait journaux de marche, souvenirs, mémoires, rapports, histoires secrètes et ouvrages dits de référence.

De Vesoul à Besançon, de Belfort à Nancy, j’allais de découvertes en étonnements, d’étonnement en stupéfaction. Trop souvent le vrai et le faux se mélangeaient et, si certains témoignages étaient précis, sobres et émouvants, la chronologie était en général inexistante ou hautement fantaisiste. Alors que les simples, les obscurs, avaient repris leur vie de chaque jour et que d’autres ne reviendraient jamais, certains s’attribuaient les actions, les mérites et la gloire de ceux qui étaient morts en déportation ou avaient été fusillés. Je découvrais avec tristesse l’erreur et le mensonge, le faux témoignage et l’imposture.

Que faire alors ? "Ne pas témoigner serait trahir" peut-on lire à la citadelle de Besançon. Mais quel crédit peut-on accorder à un témoignage, à son propre témoignage ? L’histoire de la Résistance appartiendrait-elle aux seuls résistants, dont les témoignages seraient par nature exempts de contrevérités et d’affabulations ? Devrait-elle être seulement l’œuvre d’hommes faisant profession d’historiens et dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, travaillant certes sur documents, mais utilisant également des témoignages pouvant être fort éloignés de la vérité historique, voire délibérément faux ? Ce n’est pas simple, d’autant que, par dizaines de milliers, des hommes, des femmes, enfants sont morts, les uns pour ce qu’ils étaient, les autres pour ce qu’ils faisaient et que, pour ceux-là, le silence est éternel.

Face à toutes les falsifications de l’histoire, nous avons tous un devoir de vérité. Il faut, à chaque instant, prouver ce que l’on avance, dater chaque événement, s’en tenir à une chronologie rigoureuse sans laquelle on peut dire n’importe quoi.

Comment alors évoquer "Lorraine", le journal, le mouvement, son action civile et militaire en quelques pages ? Cela relève de l’impossible. Je me limiterai donc à quelques aspects de ce que fut "Lorraine" de 1942 à 1944, en particulier en Franche-Comté.

Si j’en crois ce qu’écrivait Marie Granet en 1964 dans Ceux de la Résistance, propos des relations Lorraine - CDLR en Lorraine, "ce mouvement était fort actif, mais uniquement régional". Sous la plume d’une historienne distinguée, ce jugement est sans appel. Marie Granet ne connaissait pas l’existence de "Lorraine" en Franche-Comté.

Marie Granet savait cependant que le journal Lorraine existait, et même qu’il était "très répandu dans tout l’Est de la France", que ce mouvement "avait deux chefs, tous deux également enthousiastes et passionnés et intéressés particulièrement par les aspects politiques de la Résistance… L’un, un instituteur d’un certain âge nommé Leroy, était syndicaliste chrétien, l’autre… était un très brillant étudiant… Certains adhérents de CDLR les considéraient comme des ambitieux parce qu’ils voulaient transformer les institutions de la France".

Je n’aurai pas la cruauté de citer intégralement la page 113 de Ceux de la Résistance qui prend tout son relief après les pages 108, 109, 110, consacrées à la Franche-Comté, où il n’est nullement question de "Lorraine". Simplement Marie Granet traitait là, comme beaucoup d’autres, de ce qu’elle ne connaissait pas. Heureusement il en va autrement depuis quelques années avec d’autres historiens.

Il est hors de question cependant de faire ici un historique de "Lorraine", pas même un résumé de ce que Pierre Bertin présenté comme une "remarquable synthèse sans nom d’auteur et non datée", ignorant sans doute la lettre accompagnant cet historique et adressée au ministère de la Guerre le 14 février 1949, lettre datée et signée, et dont l’auteur ne pouvait alors imaginer que des témoignages concordants et réciproques concernant la période d’avant octobre 41 se révéleraient, quarante ans après, comme entachés d’une erreur d’environ un an dans le meilleur des cas, voire de faux témoignages faits de propos délibérés.

C’est d’abord de Marcel Leroy qu’il me faut parler, en rétablissant une chronologie malmenée depuis la Libération. Instituteur public, né à Nancy en 1904, membre de la Jeune République et du Syndicat national des instituteurs, catholique pratiquant, républicain et laïque, il était chrétien et syndicaliste, et non syndicaliste-chrétien, ce qui a un tout autre sens.

De retour à Nancy en septembre 41, il est, à la fin de l’année, en contact avec des noyaux fort différents par l'âge, le milieu et les sensibilités. Après la distribution et la vente d’insignes à croix de Lorraine porteurs de la devise républicaine Liberté, Égalité, Fraternité, ce qui était assez puéril mais faisait bien plaisir - étudiants, instituteurs, petits commerçants en relation avec Marcel Leroy deviennent les premiers diffuseurs de La Lorraine Libre, organe du Front national, arborant - ce qui est très remarquable en février 42 - un V à croix de Lorraine, et dont l’article principal porte la marque de Leroy.

Lorraine sort en mai 42. Leroy en est le rédacteur. Le numéro de juin fait l’objet d’un rapport de police en date du 14 juillet 42, transmis immédiatement aux services de sûreté allemands, à la gestapo du boulevard Albert 1er. Les numéros suivants porteront en 1942 en sous titre : Organe des groupes de Lorraine de la France Combattante, la France libre ayant cédé la place à la France combattante le 14 juillet 1942.

Ce que fut le journal jusqu’en juillet 1943 qui vit l’arrestation de notre imprimeur le 1er juillet et celle de Marcel Leroy le 20, ce qu’il devint ensuite, tout cela a été étudié en partie par François Marcot dans Les voix de la Résistance (Éd. Cêtre) et en détail par Laurent Pardieu dans son mémoire de maîtrise soutenu à Nancy en 1991. Je ne m’y attarderai donc pas.

La rencontre que nous eûmes, Marcel Leroy et moi-même, à Nancy, dans la première quinzaine de novembre 42, avec J. Lecompte-Boinet et J. Braun, vit le début d’une nouvelle période. C’était, en dehors du Front national avec lequel nous avions sorti La Lorraine Libre du groupe Défense de la Patrie (DP) rencontré vers avril-mai 42 et dont certains membres diffusaient Lorraine, le premier contact avec Paris.

C’était aussi une autre conception de la Résistance. Pour nous, en 1942, la propagande était l’essentiel. Pour Lecompte-Boinet, nous étions des civils, des politiques comme en zone sud. Lecompte-Boinet, un civil comme nous, se voulait militaire et décrivait avec talent les opérations aériennes à venir. En réalité, sans journal, sans liaison avec Londres (il n’aura le contact avec Manhès qu’en janvier 43, un mois après nous), sans opérations aériennes, il anticipait et cherchait à étendre un mouvement embryonnaire.

Une leçon double s’imposait cependant : Lorraine devait s’étendre, ne pas se limiter à la propagande, préparer de légères structures d’action.

Ma décision était prise. J’irais en Franche-Comté, en commençant par le Pays de Montbéliard que je connaissais. Ce fut une période extraordinaire qui commença à Montbéliard en décembre 42, se poursuivit à Belfort en janvier 43, à Vesoul en mars, à Besançon fin mars ou début avril.

À chaque rencontre, il fallait parler, expliquer, présenter Lorraine, dire la nécessité de combattre l’occupant et Vichy et de rétablir la République, n’esquiver aucune question concernant de Gaulle, Pétain, Darlan ou Giraud, répéter les consignes de base : diffusion des journaux clandestins, à commencer par Lorraine, aide aux réfractaires et aux évadés (faux papiers, carte de travail, tickets d’alimentation), discrétion, prudence, méfiance, jamais de listes de noms, pas de carnet d’adresses, pas de numéros de téléphone, constitution de groupes de trois.

On y voit là une différence majeure avec d’autres groupes se voulant avant tout militaires et établissant des listes pour le jour J, liste qui trop souvent tombèrent entre les mains de l’ennemi avec les conséquences que l’on sait.

De toutes confessions, de toutes opinions, les membres de Lorraine étaient unis par une hostilité profonde à l’égard de l’occupant et du régime de Vichy, l’appartenance de fait à La France Combattante matérialisée par le message personnel : "Maigre immortalité, noire et dorée". Comment ne pas citer quelques-uns de ceux qui m’ont aidé parmi les premiers : P. Oschwald, Simone Lévy, Gabrielle Géhant, Henri Chaignot, G. Allmendinger, Henri Dugois, Roser Glasson, Marcel Dumont, le commandant Henri Schwander, J. Parmentier, P. Choffel, Louise Blazer, J. Sonet, L. Finance (de l’OCM), L. Cêtre (de Témoignage Chrétien), Jacques Erb, Achille Guillaume, Robert Bellat, Jean Brun, R. Aubert, sœur Bourdin, le pasteur E. Mathiot, Perno !

Dans toute cette période, les contacts extérieurs étaient assurés par Leroy et par moi ou par l’un ou l’autre : l’OCM à Nancy en décembre 42, Libération Nord à Nancy et Paris avec Peeters et Saillant, Résistance avec Renet et Rudder, le FN avec Rochet et Marcel Mugnier, Défense de la France, avec Michel Thom puis Oliver Richet et Philippe Vianney.

C’est dans une période bien précise s’étalant environ du 20 mars au 9 mai 43 qu’eurent lieu les rencontres avec les envoyés du BCRA, du BOA et du Comité national français.

La division formelle de la zone nord en trois blocs pour le BOA le 24 mars, division commencée dans les faits quelques semaines auparavant, la réunion du Comité de coordination le 26 mars, une mission en Suisse débutée dans la nuit du 27 au 28 avril, le rapport de Jean Moulin du 7 mai 43 permettent de préciser la chronologie.

Je ne traiterai évidemment pas ici de l’ensemble des entretiens que nous avons eus Leroy et moi, avec Brossolette, que j’ai eus avec Jean Moulin à mon retour de Suisse : et si aujourd’hui encore je ne comprends pas pourquoi Marcel Leroy n’est pas venu rencontrer le représentant du général de Gaulle, je tiens à rappeler que ces contacts furent organisés par Lecompte-Boinet.

Pour les premiers, ils entraient dans le cadre de la mission "Brumaire-Arquebuse" donc dans celui des instructions données à Brossolette fin janvier, à Passy le 9 février dans le cadre des instructions du 24 février - emportées ou reçues par Passy, apportées par Moulin le 20 mars - ce qui impliquait naturellement des réactions parfois vives des mouvements devant les problèmes posés par leur coordination ainsi que par la représentativité des mouvements, partis et syndicats. Ignorant la lettre des instructions de Brossolette et Moulin, nous en connaissions l’esprit, et les contacts que j’avais eus en Suisse, affreusement éclairants et révélateurs, avec un officier de renseignement en poste à Berne, plus ouverts mais assez mondains à Fribourg avec un diplomate rallié à la France combattante m’avaient préparé à la rencontre avec le délégué du général de Gaulle pour l’ensemble du territoire. Et quelles que puissent être les différences d’analyse et les divergences d’appréciation entre Brossolette et Moulin, je n’y ai vu que la complémentarité de missions qui dépassaient loin les seuls problèmes de la Résistance intérieure et concernaient en réalité l’avenir de la France en guerre.

C’était évidemment beaucoup plus simple avec Pichard, officier d’opérations aériennes chargé du bloc Est du BOA. L’objectif était fixé fin mars 1943 à Nancy pour l’AS, CDLR et Lorraine : trouver des terrains de parachutage, constituer des équipes de réception et d’action. C’était clair et précis. L’AS du début 43 prenait enfin corps. C’est ainsi qu’avec Pichard nous sommes allés à la mi-avril d’abord à Belfort, où, après quelques contacts préliminaires, "Pic" faisait un rapide exposé sur les parachutages, les terrains, le balisage, le matériel (sten, plastic, crayons qu’il présentait et manipulait) devant Chaignot, Dugois, Glasson, Sonet et moi ; ensuite à Vesoul où nous attendaient Dumont, Choffet, Parmentier. Sur les huit membres de Lorraine rencontrés alors par Pichard, trois devaient être fusillés, deux déportés et l’un d’eux ne devait pas rentrer.

En ce printemps 43 que de chemin parcouru depuis la diffusion des insignes à croix de Lorraine en décembre 41 et de La Lorraine Libre en février 42 ! Nous devenions un mouvement à part entière (ou presque) en Lorraine, en Franche-Comté et dans les Ardennes, un mouvement civil et militaire avec quelques équipes de parachutage et sabotage en liaison avec le BOA et, puisqu’il le fallait, des groupes de formation de l’AS, en prévision du jour J…

Tout s’enchaînait logiquement : les "civils" se militarisaient, sans pour autant claquer des talons, et les "militaires" se "civilisaient" en découvrant avec quelque retard l’existence des problèmes politiques. Il fallait alors tout mener de front, parler et agir, passer des nuits dans le train entre Nancy, Paris et la Franche-Comté, connaître des succès et essuyer des échecs, refuser des terrains de parachutage au capitaine Couerdic de l’OMA (donc des services de Giraud), à une date qu’il conviendrait de préciser avec exactitude (sa mutation au Frontstalag de Vesoul datant du 19 mai), rencontrer de Vogüe (CDLR-NAP), Allain des Volontaires de la Liberté, Jean Eltzer (agent du réseau Donkeyman du SOE), à la fin mai, un adjoint de Pichard, Anargyros, dans la deuxième quinzaine du juin. C’est avec ce dernier que nous allions reconnaître des terrains aux environs de Nancy (avec Münch et Toussaint), de Belfort (avec Dugois, Glasson et Guillaume) de Montbéliard (avec le commandant Schwander et Girod) pendant que ce travail était effectué en Haute-Saône par Pichard (avec Choffel, Drouhin, Dumont et Parmentier).

Cette activité, on s’en doute, ne pouvait échapper aux occupants : les saisies par les services de Vichy, de La Loraine Libre le 20 mars 42, de Lorraine le 14 juillet 42, portées immédiatement à la connaissance de la Feldkommandantur 591 et du Hauptsturmführer de la Sicherheitspolizei de Nancy, les attentats et sabotages commis dès janvier 43 en Franche-Comté avec du matériel de fortune, avaient mis les services de sûreté allemands en alerte (Sipo SD). Les arrestations commencées à Nancy en mars 43 continuèrent dans les mois suivants. Le SD s’intéressait aux linotypistes et imprimeurs, recherchait en juin "l’instituteur" et "René". Une interpellation d’un ouvrier du livre, le 30 juin me faisait aussitôt plonger dans l’illégalité. Le 1er juillet 43, notre imprimeur était arrêté. Leroy tombait à son tour le 20 juillet.

Il fallait continuer, dans cette période où, après le rapport de Kaltenbrunner du 27 mai, la répression s’intensifiait à Marseille, Lyon, Dijon et Nancy. Il allait falloir assumer de nouvelles et bien lourdes responsabilités.

À la lune d’août, dans la nuit du 16 au 17, un parachutage a lieu près de Foussemagne, sur un terrain nommé "Rossini",avec Dugois, Brun, Glasson, Sonet, Erb, Auguié, Beauseigneur, Bergoend, Chauchot, Cherrier, Marietta et trois gendarmes de Belfort, Sot, Prudent, Rochelandet. Les containers seront transportés à Danjouin, puis en partie à Belfort avec Glasson, dans le secteur d’Étobon avec Aubert et dans celui de Chaux-Giromagny avec Chaucot, avant d’arriver à la Chapelle-sous-Rougemont. Et pour que Belfort ne subisse pas le sort de Sochaux, le sabotage des presses de l’Alsthom est décidé ; il sera effectué le 1er octobre.

Je ne traiterai pas ici de tout ce qu’il a fallu faire depuis fin août, les voyages à Paris, Nancy, Vesoul, Besançon, Belfort, une deuxième rencontre avec Brossolette fin septembre, une souricière évitée le 2 septembre à Nancy, la Meurthe-et-Moselle confiée à la responsabilité de Billoret en liaison avec Mennegand, avec Richard et Legrand pour les Vosges, avec aussi l’appui logistique de la famille Grandgeorge. Je n’évoquerai pas non plus les difficultés qu’il a fallu surmonter à Paris pour trouver un logis, changer d’identité, passer de Magnin à Chevalier, de Lermuseaux à Colle (pseudo de Fallas), trouver linos et imprimeurs, sortir le journal, mission prioritaire confiée par Leroy, assurer les liaisons avec la France-Comté par Glasson et Mme Blazer, avec Nancy par Billoret, Chaudanson et les Grandgeorge.

La répression allait s’intensifier et Lorraine devait être durement touchée en cette fin 43. Si le 25 octobre, les hommes du SD venaient à Nancy procéder à mon arrestation et, constatant mon absence, arrêtaient mes parents, c’est le 27 octobre qu’une vingtaine d’arrestations sont effectuées dans le Territoire de Belfort et le pays de Montbéliard sur l’ordre du SD de Dijon. Fouillette (de l’OCM) est arrêté, Henri Schwander, caché dans un réduit pendant la perquisition, va se réfugier à Salsigne et Henri Dugois s’en tire à bon compte. Lorraine, l’OCM et le BOA semblent visés. Pour Choffel et Parmentier, arrêtés à Vesoul les 6 et 22 novembre, les choses sont claires : faux papiers, faits de résistance, sabotages de locomotives. C’est l’internement, puis la déportation. Quant à l’opération de police du 29 novembre à Vézelois, elle ne concerne qu’indirectement Lorraine, au moins dans l’immédiat.

Le 23 novembre, à Paris où je me trouve depuis le début d’octobre et où j’utilise depuis quelques semaines la "couverture" d’étudiant en théologie protestante, je reçois aux environs de 22 heures la visite de Steiner qui vient m’avertir, avec une présence d’esprit remarquable de l’arrestation en début d’après-midi du docteur Renet qui, contrairement à toutes les règles de sécurité, avait indiqué sur son carnet de rendez-vous, en présence de Steiner : J.C. 13 SPR 2. Aucune hésitation : il faut partir immédiatement et je vais demander asile à des Montbéliardais, boulevard Raspail. Le 24 à 6 heures du matin - je l’ai su un peu plus tard - deux hommes du SD venaient arrêter Jacques Chevalier au 13 du Square Port-Royal, au moment même où le numéro de Lorraine daté du 25 novembre était imprimé à Alfortville chez Garoufalakis.

Dans cette guerre impitoyable contre l’ennemi et ses complices, le "métier" rentrait vite, mais la chance n’était pas toujours de notre côté. Qui pouvait imaginer qu’une banale interpellation, effectuée par une patrouille en civil de la Feldgendarmerie de Belfort dans la nuit du 9 au 10 décembre 43, rue Jean Jaurès, à 22 heures, entraînerait au fil des heures, des jours et des semaines, quelques dizaines d’arrestations, dont celles des frères Baechler, de Chrétien, Girardot et, au matin du 10, celle de Roger Glasson, qui semble due à l’action conjuguée du SD et de la Feldgendarmerie en civil ? Le groupe Jeanmougin et Lorraine étaient sérieusement frappés. Le rapport de la Feldgendarmerie 534 en date du 26 décembre 43 signale d’ailleurs que les arrestations de ce mois concernent principalement les membres du "mouvement armé de résistance Lorraine" (bewaffnete Widerstandsbewegung Lorraine). Parmi eux, Gabrielle Géhant et son fils Émile, Cherrier, Sonet. La pénétration par l’Abwehr du réseau Donkeyman, l’exploitation de renseignements émanant du SD de Dijon ou concernant le transport du matériel parachuté en août, des semaines d’enquêtes conjointes du SD et de la Feldgendarmerie sur les sabotages et l’utilisation du plastic aboutirent finalement par delà les arrestations à la saisie, à Danjoutin, d’une partie du parachutage dans la nuit du 31 décembre 1943 au 1er janvier 1944.

Je tiens simplement à souligner que ni Allemendinger, ni Chaignot, Erb et Guillaume à Belfort, ni Dumont à Vesoul, ni Louise Blazer à Montbéliard n’ont été inquiétés : c’est assez dire la qualité du silence de ceux qui les connaissaient.

Les 26 et 27 février 1944, Baechler, Bergoend, Boilletot, Cherrier, Geyer, Girardot, Glasson, Guigon, Hoffmann, Lesure, Martin, Schwimmer, Sonet étaient fusillés à la citadelle de Besançon, pauvres martyrs laissant derrière eux d’émouvantes lettres d’une grande dignité. Le 7 mars, Marcel Leroy mourait à Dora.

Lorraine n’avait pas cessé d’exister, Lorraine continuait. La seconde mission confiée par Leroy, travailler à l’unité des mouvements en maintenant l’autonomie du journal, était remplie : le Mouvement de Libération nationale (MLN) s’était en effet constitué en janvier 1944 avec Combat, Franc-tireur, Libération, de zone sud, Défense de la France, Lorraine, Résistance, de zone nord, et son comité directeur, composé des représentants des mouvements, s’était réuni pour la première fois le 8 février.

Le 14 février, Jacques Erb et Achille Guillaume venaient à Paris, et en compagnie d’Henri Dugois, nous faisions le point sur la situation en Franche-Comté. Chaignot, Erb et Guillaume prenaient en charge le Territoire de Belfort, Erb assurant la liaison avec le Pays de Montbéliard où Louise Blazer, Girod, Persyn et Finance, jusqu’à son arrestation, maintenaient Lorraine en Haute-Saône, où Dumont refaisait surface après une "mise au vert" consécutive à une arrestation en gare de Belfort, Robert Bellat, Simon Doillon, Claude Vougnon, Roger Ménigoz restructuraient Lorraine, en liaison avec Chatelet, Aubert Pernol.

Si le travail "civil" continuait dans toute la Franche-Comté, et s’il fallait régler quelques problèmes délicats dans la composition des Comités de Libération (CDL) à Vesoul, Belfort, Dijon (en liaison avec Jean Bouhey et Jean Mairey), le travail militaire se poursuivait dans l’attente du débarquement.

Un des aspects les moins connus est certainement l’aide aux radios du BOA et du DMR (Délégué militaire régional). Après avoir reçu les demandes du responsable du service radio pour les régions C et D (Guy Baron), Marcel Dumont, pour diverses raisons techniques, eut l’idée d’utiliser l’hôpital Paul Morel comme centre d’émission. Il s’en ouvrit à Robert Bellat qui accepta et, avec l’aide de sœur Bourdin, offrit aux radios des locaux dans le service chirurgie. L’appui logistique donné aux officiers d’opérations et au DMR fut d’ailleurs d’une très grande importance jusqu’à la Libération.

Quant aux parachutages, après une éclipse de plusieurs mois, ils reprirent parcimonieusement au printemps, et dans la nuit du 1er au 2 mai, les groupes de Chatelet et Vougnon reçurent enfin du matériel (armes et explosifs). Les attentats par explosifs et les sabotages d’installations ferroviaires, qui n’avaient pas cessé durant l’année 1943 et le début 1944, reprirent en Haute-Saône, comme c’était le cas depuis août 1943 dans le Territoire de Belfort avec le matériel parachuté.

Il n’est pas indispensable de relater ici toutes les actions effectuées avant et après le 6 juin 1944 par des membres de Lorraine, qu’il s’agisse d’attentats comme les officines allemandes et collaborationnistes, de coupures de lignes téléphoniques, télégraphiques ou à haute tension, de sabotages de grues et de locomotives, de coupures de voies ferrées. Il n’est pas non plus nécessaire de préciser les techniques utilisées ou la nature des explosifs (qu’ils proviennent de la SNCF, de carrières, d’un stock de Pierre Melk ou d’une partie des 500 sachets de 120 grammes de plastic parachutés à Foussemagne). On trouvera une liste non exhaustive de ces attentats et sabotages dans les ouvrages concernant la Résistance en Haute-Saône et dans le Territoire de Belfort. Qu’il me suffise de citer ceux qui, à partir de janvier 43, se sont livrés à de telles actions contre l’ennemi et ses complices : Chaignot, Folinais, Glasson, Guillaume et quelques autres dans le Territoire, Choffel, Parmentier, Chatelet, Decaudin, Vougnon et d’autres en Haute-Saône ; de préciser aussi que, si les attentats contre les bureaux allemands, le siège des francistes et de la LVF, des magasins ou domiciles de collaborateurs avaient valeur d’intimidation et de propagande, le sabotage de matériel ferroviaire ou industriel était d’une tout autre portée.

Le déraillement de Noidans-le-Ferroux du 1er janvier 1944, avec ses victimes allemandes et l’interruption du trafic pendant plusieurs jours, eut, malgré une répression aveugle, un retentissement considérable. Le sabotage des presses de l’Alsthom, décidé et exécuté par Lorraine, fit cesser la production d’obus pendant plus de deux mois. La multiplication des attentats à partir d’août 43 entraîna, comme on peut le penser, des dizaines d’arrestations en décembre 43 et janvier 44, dues parfois au hasard, trop souvent à l’inconscience, la délation, la trahison et malheureusement aussi à l’effondrement de celui qui craque après des semaines d’interrogatoires "renforcés".

Délation, après le déraillement de Noidans-le-Ferroux, où une dizaine de jeunes gens arrêtés et n’ayant rien à voir dans l’affaire sont déportés, et dont un seul reviendra. Retournement et trahison, quand, en avril 44, un ingénieur, que j’avais rencontré avec Chaignot au printemps 43 et qui avait été arrêté et retourné, m’aperçut faubourg de France à Belfort et prévint le SD qui arriva peu après. Une ambulance des pompiers alertés par Erb m’emmena le lendemain soir à Lure, et la présence d’esprit d’une agent de liaison - alors qu’un feldgendarme passait de compartiment en compartiment en éclairant les visages m’évita l’arrestation, car celui qui était recherché n’était jamais accompagné. Complicité des hommes de Vichy, quand Jean Brun, dont je connaissais le courage tranquille, descendu sous son vrai nom à Nancy à l’hôtel Thiers, était arrêté par la police "française" comme "déserteur de l’armée d’armistice" pour avoir rejoint la Résistance. Transféré à Belfort, son dossier transmis aux services allemands par un magistrat "français", il était arrêté en plein tribunal par les hommes du SD. Déporté à Mauthausen, Jean Brun mourut à Melk, comme Robert Grandgeorge, arrêté aussi à Nancy en juin 44, mais lui, par la police allemande.

Les messages déclenchant l’application du Plan vert (coupures de voies ferrées) et du Plan rouge (guérilla) n’ont posé aucun problème. Partisans de l’action immédiate, l’essentiel résidait pour nous dans la gêne répétée des communications ennemies, et nous étions évidemment en phase avec les instructions données par radio. Quant à la guérilla, il ne pouvait s’agir que de l’action de petits groupes très mobiles utilisant au mieux le faible armement dont on pouvait disposer en juin et juillet 44. Rien à voir, par conséquent, avec les maquis mobilisateurs, lourds, statiques, attendant trop longtemps et parfois vainement l’armement promis, se préparant à une guerre de position au lieu de mener une guérilla fluide et insaisissable.

Il faudra, pour l’Histoire, faire le compte des armes réellement possédées en C3 et D2 le 6 juin 44, armes de récupération en état de marche, fusils, mitraillettes et pistolets parachutés - ce qui pourra mettre un terme à bien des polémiques stériles - donner le nombre de parachutages BCRA et SOE pour chaque département de la sous-région D2 entre la mi-août 43 et le 6 juin 44, étudier ensuite avec soin les rapports de Jolinon (pseudo Excellence), officier BOA que j’avais rencontré à Paris en mai 44 avant son départ pour la Franche-Comté, et du DMR Hanneton qui tous deux bénéficièrent de l’appui logistique de Dumont, sans éviter pour autant de sérieuses frictions entre l’officier d’opérations et le DMR.

Les relations ente Lorraine et le BOA, tant en Haute-Saône que dans le Territoire de Belfort, demeurèrent, elles, excellentes, ce qui fut une très bonne chose. Quant aux actions menées dans l’été 44, on en trouvera une liste assez complète dans différents ouvrages.

Qu’il me soit permis cependant de rappeler brièvement que c’est à Simon Doillon et Claude Vougnon, tous deux de Lorraine, que l’on doit le ralliement du Bataillon ukrainien (le BUK) dont l’armement était important, que le Bataillon 22 de Ménigoz avec Doillon, Masson, Vougnonet le BUK est un bataillon Lorraine (qui aurait été curieusement oublié dans la liste des unités combattantes), que les maquis X 113 et C 134 étaient composés de nos camarades, que c’est autour de Lorraine que se sont regroupées le 6 septembre 44 les compagnies du groupement TB, tant dans le secteur de la Planche-des-Belles-Filles que dans celui d’Étobon, compagnies dont la situation deviendra dramatique le 25 septembre.

Comme les instructions données par le commandement à Jolinon en juillet 44 de ne pas créer d’équipes BOA dans le secteur Belfort-Montbéliard, "réservé" au SOE et à l’OSS, apparaissaient dérisoires pour ne pas dire davantage, surtout si ces "ordres" émanaient de la sous-région D2 et non d’un échelon supérieur, oubliant sans doute que les mouvements de la Résistance intérieure française recevaient depuis 1942 des parachutages par l’intermédiaire du SOAM (devenu le COPA puis la SAP) et du BOA, services de la France combattante ! Comme il était heureux pour le groupement TB que Dugois, Erb, et Guillaume aient fait homologuer, entre autres, par l’intermédiaire de Jolinon, deux terrains, l’un près de Belfahy, l’autre aux environs d’Auxelles près du Pré Quarty, qu’il était bon d’entendre grâce à l’intelligence et au caractère de Jolinon, les messages tant attendus : "Atlas est bien fatigué", le 9 septembre "La baronne a perdu ses quartiers", le 10, annonçant des parachutages de quelques tonnes de matériel, parachutages sans doute insuffisants mais sans lesquels rien n’aurait été possible.

Ce n’est pas dans le cadre étroit de cette note que l’on peut évoquer les accrochages et les combats, les intempéries et la faim, les avions qui tournent et les parachutages qui n’ont pas lieu, la dispersion du maquis, la répression, le martyre de ceux qui furent fusillés à Chenebier ou à Banvillans, sans oublier leur frères d’infortune du maquis de Chérimont fusillés à Magny d’Anigon.

Je n’aborderai pas davantage les problèmes civils et militaires qu’il m’a fallu régler dans le secteur Belfort-Montbéliard, encombré de troupes allemandes et de miliciens, qu’il s’agisse de la sortie, fin août, de Croix de Lorraine avec Michel Thom sur la ronéo de la cure de Montbéliard, du COSOR, des réunions du CDL, des contacts avec F. Ohlgiesser et son groupe, avec Roussey et son commando, de la liaison avec La Planche-des-Belles-Filles, avec le 1re Armée, avec le préfet Laumet, qu’il s’agisse des analyses divergentes sur la guérilla et le rôle des maquis, des tribulations d’un poste émetteur, où de Montbéliard le jour et le lendemain de la rafle du 3 octobre.

Je voudrais simplement que ces quelques pages puissent donner une idée de ce que fut jusqu’au bout un mouvement de résistance civil et militaire, et permettre de comprendre qu’il pouvait y avoir - et qu’il y avait - des appréciations parfois fort divergentes sur le combat à mener entre ceux qui savaient conduire une guerre classique et ceux qui s’étaient formés et durcis dans un combat impitoyable contre l’Allemagne hitlérienne, le régime et les services de Vichy.

Cette note, obligatoirement trop brève, sur l’action de Lorraine en Franche-Comté, le silence volontaire sur le journal, son contenu, sa diffusion dans le Doubs, la Haute-Saône et le Territoire de Belfort, le refus momentané de publier et même d’utiliser un certain nombre de documents pouvant éclairer l’histoire de Lorraine et de la Résistance en zone interdite font que le lecteur souhaitera peut-être en savoir davantage dans le respect absolu des faits et de la chronologie.

Le temps de l’Histoire est arrivé.

Il faut en finir avec ces histoires secrètes véhiculant trop souvent affabulations et contre-vérités, avec certains parachutages qui n’ont pas existé, avec les mythomanes et les falsificateurs, avec les nombreux héros de l’après libération.

La simple vérité suffit.

Celle qu’on doit d’abord, sans rien occulter, à ceux qui ont fusillés, son tombé au combat ou morts en déportation, à leurs familles, à leurs enfants, à ceux aussi qui, suivant la célèbre formule, ne furent "ni posthumes, ni déportés, ni internés, ni pensionnables"…comme à ceux qui connurent les prisons et les camps.

À ceux enfin dont on parle peu, qui ont apporté un soutien logistique à la Résistance en accueillant sous leur toit responsables de mouvements, officiers d’opérations, radios, saboteurs, maquisards et, puisqu’il s’agit de Lorraine, je voudrais citer ceux qui ont eu le courage de m’héberger de longues semaines et à qui je dois beaucoup : le pasteur Étienne Mathiot à Nancy, Louise Blazer à Montbéliard, le docteur Colle à Alfortville et ses sœurs M. Bardet et E. Colle à Corbeil, Madeleine Gaudot-Bollecker à Belfort, sans oublier tous ceux qui, ne serait-ce qu’un jour, m’ont permis de tenir et d’assumer, avec et après Marcel Leroy, la responsabilité de Lorraine.

René Fallas-Magnin
Membre du Comité directeur national clandestin du Mouvement Libération nationale
Membre de l’Assemblée consultative

Bibliographie
On trouvera des renseignements concernant Lorraine, par ordre de parution, dans les ouvrages suivants :
Les opérations aériennes en Haute-Saône, JC Grandhay, Éd. Erti 1989
Les voix de la Résistance en Franche-Comté, F. Marcot, Éd. Cêtre, 1989
Résistance en Haute-Saône, P. Bertin, Éd. Gueniot, 1990
Lorraine, journal clandestin de la zone interdite, L. Pardieu, 1991, mémoire de maîtrise Nancy
Le Territoire de Belfort dans la tourmente, MA Vacelet, 1993, Archives départementales


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