LA RESISTANCE SPIRITUELLE ET INTELLECTUELLLE
Des musiciens dans la tourmente

Voici un témoignage vécu de Paul Steiner, président national du Mouvement "Résistance", membre des Amitiés de la Résistance.

Je suis né à Paris en avril 1922, et j’ai arrêté mes études à Condorcet à la fin de la classe de seconde en juillet 1938 pour me consacrer exclusivement à mes études de violoniste commencées à l’âge de sept ans.

J’étais élève de Marcel Darrieux, violon solo de l’orchestre des concerts Colonne.

Désirant m’orienter vers le quatuor à cordes, je devins, fin 1938, élève de Gabriel Bouillon, professeur au conservatoire de Paris que dirigeait un remarquable quatuor à cordes. Son frère, Jo Bouillon devint après la guerre le mari de Joséphine Baker.

À l’été 1939, je fus reçu premier au concours d’entrée à l’orchestre Colonne et enregistré comme premier violon.

La guerre éclata et les allemands exigèrent que les concerts Colonne s’appellent concerts Gabriel Pierné, car Édouard Colonne était juif.

À la fin de 1940 je fus également engagé comme premier violon par Marius François Gaillard dans son orchestre de chambre de quarante musiciens. Marius François Gaillard, né en 1900, avait été l’élève préféré de Claude Debussy, dont il interpréta vers 1922 la presque intégralité des œuvres pour piano dans une tournée mondiale à New York, Tokyo, etc. C’était un perfectionniste et ses concerts consacrés surtout à Mozart et à Schubert étaient remarquables. Les officiers et soldats allemands y venaient en très grand nombre. L’orchestre jouait souvent à Radio Paris.

Dès septembre 1942 je fis la connaissance de Jacques Destrée qui venait d’être l’un des fondateurs du journal clandestin Résistance. Il eut immédiatement une très grande confiance en moi et me prit comme secrétaire et adjoint à temps partiel.

J’eus aussi en mains dès sa sortie le 21 octobre 1942 une centaine d’exemplaires du n°1 de Résistance. Marius François Gaillard fut enthousiasmé lorsque je lui eu remis plusieurs exemplaires pour toucher les milieux musicaux, littéraires et artistiques. La quantité passa très vite à 100 puis 200 exemplaires.

Entre temps, je suivais les cours de musique de chambre de Henri Benoit à l’École normale de musique, place Malesherbes, qui entre les deux guerres avait été l’altiste du très célèbre quatuor Capet avant de devenir celui du quatuor Gabriel Bouillon (mon professeur de violon).

J’avais remarqué à ce cours une relativement vieille demoiselle qui y venait pour son plaisir. Elle habitait Dreux. Elle avait été infirmière en 14/18 et était très décorée. Ses sentiments anti-allemands ne faisaient aucun doute, et dès octobre 42 je luis remis des exemplaires de Résistance. À fin décembre 1942, je lui remettais, je crois, au moins 50 journaux et lui demandai si elle pouvait envisager de créer un groupe à Dreux. Peu après elle me présenta à Paris, à M. Maranges, propriétaire du garage Peugeot à Dreux. Cet homme remarquable créa un groupe très important qui organisa dans la région des sabotages, sans aucune arrestation, et fit beaucoup parler de son efficacité au moment de la Libération.

Fin 1942, je fus également engagé comme violoniste dans l’orchestre d’instruments à vent, très connu également, de Fernand Oubradous. Cela me permit début 1943 d’aller avec l’orchestre jouer à Vichy. Le concert était organisé au Théâtre de Vichy, je ne sais plus à quelle occasion, mais c’était en présence du maréchal Pétain et de certains hauts dignitaires du régime à la francisque. J’avais emporté dans mes bagages un paquet de 100 Résistance et, pendant la répétition générale précédant le concert d'une heure ou deux, je suis allé poser mes journaux en faisant très attention dans toutes les loges et sur les places du balcon ou du fond de la salle. Je dois dire que je ne me souviens plus très bien de tous les endroits. Fernand Oubradous eut quelques problèmes, car la police avait bien réalisé que ce devait être un des 35 ou 40 musiciens de l’orchestre qui avait "au moins apporté ces journaux depuis Paris". Mais comme il était très à idées collaborationnistes, j’en avais bien profité. C’était de la folie de ma part, mais tellement tentant d’utiliser cette opportunité. Le concert avait eu beaucoup de succès, mais je pense que Résistance aussi avait dû en avoir pas mal.

Lorsque de retour à Paris je racontais à Jacques Destrée mon initiative personnelle, il éclata d’abord de rire, puis aussitôt après il m’attrapa sérieusement mais aussi affectueusement pour avoir pris un tel risque, compte tenu des fonctions que j’occupais auprès de lui.

Lorsque début 1943 il y eut le problème du STO pour la classe 42, j’ai obtenu très facilement d’être enregistré sous un faux nom à l’orchestre des concerts Colonne (Gabriel Pierné). Avec Marius François Gaillard, ce fut pour lui normal de me cacher sous un faux nom, car nous étions très liés d’amitié. J’ai procuré des faux papiers à deux autres musiciens de son orchestre.

Je pus ainsi tout en m’occupant énormément auprès de Jacques Destrée gagner ma vie en jouant dans les orchestres jusqu’en mars/avril 1943. Jacques Destrée avait besoin de moi à plein temps, car entre temps il m’avait confié la distribution du journal Résistance dès la sortie de l’imprimerie, puis très vite aussi la réalisation technique de l’impression. Au printemps 43 nous tirions toutes les trois ou quatre semaines Résistance sur quatre pages imprimées à 90 000 ou 100 000 exemplaires, soit environ 1 500 kilos en paquets de 100 ou 200 journaux. Ce n’était pas de tout repos de les sortir de l’imprimerie puis en organiser la répartition. C’est ainsi que prit fin ma carrière de violoniste pour me consacrer nuits et jours à l’action clandestine. Au début je dois dire que ce fut très difficile d’abandonner la musique, mais j’étais tellement occupé avec Jacques Destrée que je n’avais pas le temps d’y penser.

Paul Steiner

À ce témoignage nous pouvons préciser aussi que de 1942 à 1944 fut éditée une revue par le Front national de la musique : Musiciens d’aujourd’hui qui fut ensuite interfolié dans Les Lettres françaises à partir de mars 1944 (Rédacteurs : Élisa Barraine, Roger Desormière, Alexis Roland-Manuel, puis Georges Auric, Claude Delvincourt, Louis Durey, Charles Munch, Francis Poulenc et Manuel Rosenthal.

Pour Les compositeurs et la Résistance, cet hommage à l’occasion du 60e anniversaire de la libération. Voici quelques compositeurs souvent victime du totalitarisme nazi acteurs plus ou moins directs des mouvements de résistance.

La Résistance intellectuelle française

Poulenc puise son inspiration chez les poètes contemporains, et son célèbre cycle Deux poèmes d’Aragon (C et fêtes galantes) voit le jour en 1942-43, dans la période la plus noire de la guerre. À ce cycle, on peut ajouter les deux poèmes de Desnos Le disparu (1947) et Dernier poème (1956), que le poète a écrit peu de temps avant de partir en camp de concentration et que Poulenc compose en hommage à son ami.

Entartete Musik ou la musique "dégénérée" selon les autorités nazies

Kurt Weil en est un des exemples les plus illustres. Son passage à Paris laisse deux mélodies célèbres qui seront reprises par la Résistance française : La Complainte de la Seine (Maurice Magre, 1934) et J’attends un navire (tiré de Marie Galante de Jacques Deval, 1935). Aux États-Unis, il est enrôlé par les autorités américaines pour faire de la propagande antinazie. Il écrit deux mélodies radiophoniques dont le fameux Und was bekam des Soldaten Weib (février 1942).

Moins connu mais très actif dans la propagande politique, Hanns Eisler part à Hollywood où il retrouve son grand ami Berthod Brecht. Il compose le cycle des Hollywood Liederbuch qui retrace la nostalgie de l’immigré, son amertume devant le contraste entre l’insouciante ambiance de la société américaine et l’enfer qui règne en Europe.

Le camp de Terczin

Parmi les nombreux artistes juifs enfermés à Terczin, Viktor Ulmann est probablement l'un des plus actifs et des plus productifs. Auteur de l’opéra Der Kaiser von Atlantis, il écrit également plusieurs cycles de mélodies dont ces Drei Jiddische Lieder qui le font replonger dans sa culture juive. Il laisse ses manuscrits à des amis avant d’être déporté à Auschwitz. Ses œuvres dont maintenant en cours de parution.

Le regard aujourd’hui

Richard Dubugnon, né en 1968, compose en 1994 Les messages personnels, un minidrame pour soprano, contrebasse et piano. Il s’agit d’une femme qui chante dans un cabaret en Normandie devant un parterre d’officiers allemands. Elle entend le message secret "Les sanglots longs…" et sait alors que le débarquement va avoir lieu. Sortie sur la plage, elle se souvient de Tony dans un tango langoureux, et apercevant des parachutes, éclate dans un chant d’allégresse. Les bombardements reprennent, elle court se réfugier.


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