LA LUTTE ARMÉE : LES GRANDS MAQUIS
Les Glières (Savoie)

PLATEAU DES GLIÈRES - HAUTE-SAVOIE 1944
CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS

1943

Septembre : les troupes allemandes remplacent l'occupant italien. La situation devient plus difficile pour les jeunes qui ont "pris le maquis" par refus du Service du travail obligatoire en Allemagne.

Londres envoie la première mission d'information (dite "mission Musc") avec le lieutenant-colonel Hespol du SOE britannique et le capitaine Rosenthal (dit "Cantinier") des FFL, pour évaluer la capacité militaire des maquis de la région frontalière de la Suisse (Ain et Haute-Savoie). Leur rapport fait état de 2 350 hommes prêts à combattre et propose le Plateau des Glières comme terrain de parachutage pour équiper la Haute-Savoie.

1944

20 janvier : compte tenu de la situation "insurrectionnelle" qui règne en Haute-Savoie depuis l'automne, le gouvernement français de la collaboration à Vichy, sur l'injonction des autorités allemandes, décide d'en finir avec le "terrorisme" dans le département : instauration des cours martiales, renforts de police, gendarmerie, Garde mobile, GMR et Milice (au total près de 3 000 hommes), proclamation de l'état de siège (affiché dans toutes les communes le 31 janvier).

27 janvier : sur la demande insistante des représentants du général De Gaulle, Winston Churchill décide d'armer les maquis de la région et d'envoyer, pour la première fois, des parachutages importants à la Résistance intérieure. Glières sera la première opération d'envergure dans laquelle les Alliés, même si cela n'est pas dit, vont tester la capacité militaire des maquis, en vue du débarquement.

31 janvier : le lieutenant Théodose Morel, dit "Tom", nommé chef des maquis de l'Armée secrète en Haute-Savoie, ordonne à 120 maquisards des Vallées de Thônes de monter au Plateau des Glières (altitude moyenne : 1 400 mètres) pour préparer la réception des parachutages et tenir le Plateau jusqu'à ce que les armes puissent être distribuées dans l'ensemble du département.

Il prend le commandement de ce qui deviendra peu à peu le "Bataillon des Glières" rassemblant un nombre croissant de maquisards d'origines sociales et géographiques très diverses et sensibilités politiques parfois opposées, mais unis en une formation de combat pour préparer la libération du pays. Le bataillon s'organise grâce à l'encadrement d'officiers et sous-officiers issus en majorité du 27e BCA d'Annecy passés à la clandestinité dès novembre 1942. Les effectifs seront renforcés à mesure que le Plateau devra faire face à une pression croissante des forces de Vichy et que des groupes de maquisards monteront soit sur ordre soit pour échapper au ratissage de tout le département (notamment deux groupes FTP - une cinquantaine d'hommes - qui se placeront aux ordres de TOM).

Grâce à son rayonnement personnel, à l'ardeur de son patriotisme, son énergie communicative et sa compétence militaire et alpine, Tom Morel insuffle à tous ces hommes "l'esprit des Glières" qui forgera l'unité et la détermination du premier bataillon de maquisards prêts à affronter l'ennemi. Répercuté et magnifié par la radio de Londres, le combat du bataillon des Glières devient aussitôt le symbole du combat de la France Libre sur le sol national. Simple opération de réception de parachutages au départ, Glières devient, aux yeux des Alliés comme aux yeux des Français et finalement des Allemands, la première bataille de la Résistance.

Dès lors les maquisards seront les acteurs d'un enjeu d'une dimension nouvelle.

1er février : 56 maquisards espagnols, anciens soldats de l'armée républicaine ayant combattu dans la guerre civile espagnole, réfugiés dans les montagnes, en contact depuis longtemps avec l'Armée secrète, rejoignent le Plateau. Ils se mettent aux ordres de Tom Morel mais demandent à ne pas avoir à tirer sur des Français en souvenir de l'accueil (pourtant particulièrement inhumain...) qu'ils avaient trouvé en France en 1939. Cette réserve sera respectée.

Tom Morel organise la défense de la zone de parachutage (limitée au centre du Plateau) avec deux compagnies (une - "Joubert" - à l'Ouest du Col des Glières et l'autre - "Humbert" - à l'Est), une section d'éclaireurs skieurs, le poste de commandement et l'infirmerie au centre, le dépôt de munitions à la périphérie de la zone de largage.

7 février : première intervention de la Garde mobile qui tire sur des ravitailleurs. Désormais les maquisards ont l'ordre de tirer sur la Garde. Le soir, à la Radio de la France Libre, Maurice Schumann annonce : "La bataille de la Haute-Savoie prend une ampleur nationale". Vichy met en place le blocus du Plateau.

12 février : la Garde reçoit l'ordre de monter au Plateau par l'Essert. Après sommations, les maquisards tirent. Ils font quatre tués et trois prisonniers qui seront libérés en échange de la garantie que la Garde laissera un couloir d'accès au Plateau. Mais la Garde, jugée trop peu fiable par Vichy, cédera bientôt la place aux GMR (Groupes mobiles de réserve qui sont les principales troupes du gouvernement de Vichy).

Nuit du 14 au 15 février : premier parachutage (54 containers) qui permet d'équiper en armes individuelles les hommes du Plateau. Il faudra attendre la pleine lune suivante (en mars) pour recevoir les grands parachutages annoncés.

20 février : sur proposition de Tom Morel, le bataillon des Glières, rassemblé au pied du mât central où flotte la croix de Lorraine, adopte la devise "Vivre libre ou mourir".

2 mars : le bataillon a reçu divers renforts et atteint 320 hommes. Tom Morel, pour faire face au blocus des forces de Vichy, en profite pour élargir son périmètre de défense à l'ensemble des accès du Plateau. Il crée une troisième compagnie ("Forestier") pour tenir les accès sur le côté Nord et Nord-ouest (entre Thorens et la vallée du Borne).

Coup de main réussi sans effusion de sang contre le poste GMR de Saint-Jean de Sixt pour obtenir la libération de l'infirmier du Plateau arrêté la veille dans la vallée (malgré un premier accord de neutralité passé la veille entre Tom Morel et le commandant GMR Lefèvre). Les GMR sont laissés libres après que le colonel Lelong chef des troupes du maintien de l'ordre à Annecy ait donné sa parole par téléphone de libérer l'infirmier. Cette promesse ne sera pas tenue (ce sera l'une des raisons du tragique coup de main sur Entremont par la suite).

5 mars : petit parachutage (30 containers), non annoncé, sans doute dû à des avions détournés sur Glières (qui est homologué comme terrain de délestage).

8 mars : attaques de la Milice sur deux accès du Plateau (au Nord-Est, Col du Freux et Balme, à l'Ouest, le Collet). Elles sont repoussées par les sections qui tiennent ces passages. Un milicien tué. Premier survol par un avion d'observation allemand.

Sans nouvelles de Londres, Tom Morel envisage de redescendre du Plateau, mais il doit d'abord monter un coup de main contre le poste de commandement des GMR du commandant Lefèvre, qui vient de s'installer à Entremont avec l'ordre d'attaquer le Plateau.

9 mars : Cantinier, qui assure depuis la région d'Annecy la liaison radio avec Londres, monte au Plateau et déclare : "Le débarquement est proche : considérez-vous comme tête de pont". Il annonce l'arrivée de "parachutages massifs" et le renfort d'un bataillon aéroporté canadien. Il n'est donc plus question de redescendre : le bataillon des Glières devra tenir jusqu'à l'arrivée des renforts annoncés et non plus décrocher dès que possible avec les armes reçues. C'est une nouvelle mission qui marque un tournant stratégique. Mais en fait, la neige qui va se mettre à tomber sans arrêt pendant une semaine, supprimera toute possibilité de décrochage sans mettre toute la région à feu et à sang, c'est-à-dire en provoquant des représailles que l'AS a toujours voulu éviter pour la population.

Nuit du 9 au 10 mars : Tom Morel est tué traîtreusement par le commandant Lefèvre, au cours de l'attaque du poste de commandement GMR à Entremont. Les maquisards remontent son corps sur le Plateau pour l'enterrer près du mât central et ramènent 57 GMR prisonniers. Le lieutenant Jourdan ("Joubert") assume le commandement. Il sera remplacé le 14 mars par le lieutenant Bastian ("Barrat") en attendant l'arrivée du capitaine Anjot.

10 mars : les maquisards stoppent la montée d'une colonne de GMR en direction de Notre-Dame des Neiges, sur l'accès Ouest, et font dix prisonniers.

Nuit du 10 au 11 mars : deuxième pleine lune, le parachutage annoncé par Cantinier arrive. Une trentaine d'avions larguent 580 containers, soit environ 60 tonnes d'armes et d'explosifs. Malheureusement dès le lendemain la neige se met à tomber et va dépasser deux mètres de hauteur. Elle rend longue et épuisante la récupération des containers enfoncés dans cette couche épaisse. Certes elle isole le Plateau et le protège. Mais elle empêche de descendre les armes dans les vallées. Le Bataillon des Glières est bloqué sur place : il n'a évidemment pas le droit de partir en abandonnant, sans combattre, ces armes tant réclamées et que nos Alliés avaient accepté d'envoyer pour la première fois en pareille quantité.

Il devra donc tenir le Plateau contre les assauts qui s'annoncent jusqu'à ce que la fonte de la neige lui redonne sa liberté de mouvement... Face aux forces de Vichy, c'est tout à fait possible. Mais déjà la situation change...

12 mars : constatant l'échec de Vichy que les Allemands avaient mis en demeure de régler le problème des Glières avant cette date, la Wehrmacht donne l'ordre à sa 157e Division alpine (forte de 14 000 hommes basés principalement à Grenoble) de faire mouvement vers la Haute-Savoie.

Dès ce même jour l'aviation allemande commence le bombardement du Plateau au moment où 120 maquisards commandés par les lieutenants Lalande et de Griffolet venant du Chablais et du Giffre arrivent en renfort.

18 mars : sachant la situation désespérée, le capitaine Anjot ("Bayart"), sur sa demande, monte au Plateau et prend le commandement du bataillon qui compte maintenant 465 hommes. Il forme une quatrième compagnie et renforce les défenses sur la Vallée du Borne par où il s'attend à subir l'assaut principal.

20 mars : au Nord-Ouest (secteur de Thorens) quatre maquisards sont surpris par la Milice : trois sont tués, le quatrième est mortellement blessé ; la Milice attaque le col de Landron ; l'attaque est stoppée par les tirs de fusils-mitrailleurs qui contrôlaient le passage et fauchent 12 miliciens.

Au Sud-Ouest (N-D des Neiges, la Rosière) attaque de la Milice également repoussée.

23 mars : attaque aérienne sur les crêtes Est (les Auges) et au Sud-Ouest sur Dran (un mort et un blessé grave). Les chalets sont systématiquement incendiés.

La Milice envoie deux émissaires en proposant de parlementer. Le capitaine Anjot refuse catégoriquement.

Quatre bataillons allemands ont pris position sur tout le flanc Sud-Ouest, Sud et Est du Plateau (vallées du Fier, du Nom et du Borne). Ils disposent au total de 6 714 hommes avec 116 armes lourdes et 24 engins blindés.

24 mars : attaque de la Milice aux Auges. Un maquisard tué, un blessé. Les miliciens se retirent en laissant un prisonnier.

L'artillerie allemande commence à pilonner les défenses du Plateau.

25 mars : le pilonnage par l'artillerie s'intensifie.

26 mars :

27 mars : au début de l'après-midi, les troupes allemandes remontent sur le Plateau. Il n'y reste que quelques blessés à l'infirmerie qui sont exécutés ;

29 mars : 22 h 00, le lieutenant de Griffolet, en faisant franchir une route à un groupe qu'il conduit, tombe sous le feu de la Milice près de Thorens avec deux de ses hommes.

Dans les jours qui suivent, tout autour du plateau, des maquisards vont continuer à être pris dans les mailles du filet, principalement aux mains de la Milice et de la police française.

Pourtant plus de soixante pour cent des hommes du Plateau réussissent à s'exfiltrer. Mais beaucoup seront repris dans les semaines suivantes où le département continue à subir l'état de siège. Ils seront souvent fusillés soit sur le champ soit après être passés par la prison et la torture. D'autres, après avoir été emprisonnés, seront envoyés en Allemagne. La Milice, la police et la Gestapo mènent la chasse à l'homme avec l'aide des GMR qui avaient été prisonniers sur le Plateau et que les maquisards avaient relâchés avant de décrocher... Des renseignements sont obtenus par la torture et des "sédentaires" qui ont été les ravitailleurs du Plateau sont dénoncés et fusillés. Pourtant le lieutenant Bastian, pris le 28 mars, qui était l'organisateur des filières de ravitaillement, torturé pendant trois semaines, ne parlera jamais et sera exécuté sans avoir parlé sauvant ainsi la vie de plusieurs dizaines de ceux qui travaillaient avec lui. Le lieutenant Lalande qui avait franchi tous les barrages est arrêté trois semaines plus tard à Annecy, reconnu par un milicien. Il meurt le jour même sous la torture milicienne. Bien d'autres subiront les mêmes sévices avant d'être soit fusillés, soit déportés.

Au total, sur les 465 hommes composant le Bataillon des Glières à la mi-mars, on compte finalement (entre le 1er février 1944 et la fin de la guerre en 1945, compte non tenu de ceux qui sont morts dans d'autres combats que Glières) :

Soit un total de 219 maquisards hors de combat auxquels il faut ajouter 20 "sédentaires" fusillés ou morts en déportation du fait des Glières.

On peut donc dire que "l'opération Glières" a coûté la vie à 149 hommes.

Malgré ces événements dramatiques, dès la fin avril les groupes se sont reformés. Le lieutenant Jourdan, qui a survécu et qui a repris en main les rescapés dans le secteur de Thônes, organise une remontée sur le Plateau pour récupérer les armes qui avaient échappé au ratissage des troupes allemandes.

Rapidement la Résistance reprend le contrôle du département.

Le 1er août, ce qu'on peut appeler "l'Opération Glières" est répétée : les forteresses volantes accompagnées d'avions de chasse apportent, en plein jour, le parachutage dont la Haute-Savoie avait besoin et pour lequel les maquisards s'étaient battus en février-mars : plus de 150 tonnes d'armes. Mais cette fois il n'y a plus le handicap de la neige et l'aviation allemande n'est plus en état d'intervenir. La 157e division est occupée ailleurs. Le commandement départemental des FFI a pu mobiliser 3 000 hommes (dont 700 FTP et 2 300 AS). 750 sous les ordres de Jourdan assurent la protection du massif. Plus de 2 000 montent sur le Plateau, récupèrent les armes, les redescendent aussitôt et, en quelques jours, les distribuent dans tout le département. La libération va pouvoir commencer dès le 16 août. Elle est terminée le 19 août : les troupes allemandes capitulent devant les maquisards. Le département s'est donc libéré totalement sans attendre l'arrivée de troupes alliées qui n'ont pas encore atteint Grenoble.

Les unités FFI continuent leur marche libératrice soit en direction de Lyon soit surtout en direction de la Tarentaise et de la Maurienne. Constituées en "Division alpine", elles repousseront l'ennemi jusqu'à la crête des Alpes et d'Italie. C'est bien pour cette victoire que le bataillon des Glières s'était battu.

Le général De Gaulle a pu déclarer le 4 novembre à Annecy : "C'est grâce à Glières que j'ai pu ensuite obtenir des parachutages importants pour la Résistance".

Maurice Schumann, porte-parole de la France Libre avait pu déclarer le 6 avril sur les ondes de la BBC : "Héros des Glières, morts, martyrs et vivants, vainqueurs des Glières, quelle est votre plus belle victoire ?" et il répondait : "...avoir déjà ramené Bir Hakeim en France".

Cette chronologie a été rédigée en 2002 par Jacques Golliet avec l'aide des rescapés des Glières, d'après les travaux de :
- Michel Germain (auteur de "Glières 1944" publié en 1994 aux éditions La Fontaine de Siloé)
- Jean Louis Crémieux-Brillac ("Histoire de la France Libre" et "Glières et la Guerre Psychologique")
- Christian Wyler (livre en préparation).


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