LES RESEAUX / SOE

LA CONTRIBUTION DU SPECIAL OPERATIONS EXECUTIVE
À LA RÉSISTANCE FRANÇAISE ET
À LA LIBÉRATION DE LA FRANCE

"Mettez le feu à l’Europe" (Winston Churchill, juillet 1940)

Dans les heures les plus sombres de la deuxième guerre mondiale, quand les pays de l’Europe avaient été envahis et occupés par l’Allemagne, et avant que celle-ci n'envahisse l’URSS, la Grande Bretagne était seule, face au combat. Winston Churchill reconnut que, même si toute idée d’invasion du continent ne pouvait être envisagée avant longtemps, il était essentiel d’entretenir la flamme de la résistance naissante dans les pays occupés. Surtout, la résistance avait besoin de devenir efficace et pour ceci il fallait former les résistants, leur fournir du matériel et coordonner leurs actions. Là où ce serait possible, les résistants devraient jeter la perturbation chez l’ennemi par des actes de sabotages et, éventuellement, prendre les armes de concert avec les Forces armées alliées pour libérer l’Europe.

C’est dans ce but que fut fondé SOE, une des plus grandes créations de la deuxième guerre mondiale. Officiellement SOE fut créé le 22 juin 1940 avec, comme directive de "coordonner toute action de subversion et de sabotage contre l’ennemi". Churchill résuma cette tâche plus vigoureusement lorsqu’il donna au Dr Hugh Dalton, ministre responsable pour SOE, la consigne de "mettre le feu à l’Europe". Ce fut un acte de foi dans la force de l’esprit de résistance.

C’était dans cet esprit que le général de Gaulle, le 18 juin 1940, fit sa déclaration historique à la BBC de Londres.

La tâche de SOE devint progressivement plus complexe et plus importante. Les ressources matérielles étaient limitées. Pourtant il fallait que SOE assume ses responsabilités sur tous les fronts de guerre à travers le monde entier. Mais, à l’exception de la Pologne, les autres pays occupés n’avaient pas de tradition de résistance armée clandestine. SOE devait donc entreprendre l’entraînement des agents hommes et femmes dans la guerre de guérilla, dans l’emploi des explosifs, dans le sabotage, dans le codage, dans l’utilisation des postes émetteurs secrets et dans les impératifs de sécurité. On avait aussi besoin des moyens de transport.

Recrutement

SOE avait besoin de gens qui savaient comment vivre en France et capables de se faire passer pour des citoyens français. Un certain nombre de ce genre d’individus se trouvait déjà en Grande Bretagne, la plupart de nationalité britannique avec des liens de famille en France. Certains de ceux-ci avaient déjà offert leurs services, chacun désireux de faire quelque chose pour la France. Très vite, d’autres arrivèrent en Grande Bretagne, venant des pays d’outre-mer, et il y eut un afflux continu de volontaires, s’évadant de la France. Comme aucun de ceux-ci ne connaissait alors l’existence de l’organisation secrète, ce fut SOE qui dut les contacter.

Tout étranger venant de l’Europe occupée qui débarquait en Grande Bretagne pendant la guerre et qui n’avait pas une identité déjà garantie, était obligé de faire un stage à The Royal Victoria Patriotic School à Wandsworth dans le sud de Londres. Normalement, quelques jours seulement étaient nécessaires pour obtenir le récit exact de celui ou de celle qui s’était évadé. Même si cet interrogatoire n’était pas toujours bien vu par ceux désireux d’offrir leur service pour la cause, c’était un filtre de sécurité indispensable et ceci fut remarquablement efficace pour déceler des agents allemands qui, sous prétexte d’être des réfugiés, utilisaient cette méthode d’infiltration. Une fois que les individus avaient passé ce test, ceux qui paraissaient avoir les aptitudes requises, étaient pris en main par SOE.

À l’intérieur de SOE, il y avait plusieurs sections concernant la France :

Entraînement

La section F avait une école d’entraînement préliminaire à Wanborough Manor près de Guildford, et la section RF, à Inchmery près de Southampton. En général (car rien dans SOE ne restait absolument statique) le programme avait trois aspects. Le but du programme préliminaire était de juger l’aptitude des candidats pour leur rôle, sans en dévoiler la nature exacte. Ceci évitait que la sécurité soit compromise en cas de rejet du candidat. Non seulement tous les candidats étaient des volontaires, mais ils pouvaient se retirer à tout moment pendant leur entraînement sans courir le risque d’une remarque dérogatoire sur leur fiche de service. Ceux qui passaient ce premier stage continuaient leur entraînement avec un cours paramilitaire, physiquement dur, dans les montagnes d'Écosse. C’était au troisième stage (dans la forêt de Beaulieu, dans le Hampshire) que l’entraînement était axé sur la vie d’un agent secret et les besoins nécessaires pour survivre dans le pays précis où il allait être expédié. L’enseignement des règles de sécurité d’une vie clandestine était de première importance. Il y avait d’autres écoles spécialisées par exemple pour le parachutage, le sabotage industriel et l’atterrissage clandestin d’avions. La formation des opérateurs de radio prenait environ trois mois. En général le candidat faisait six à huit mois d’entraînement.

La campagne

La section F expédia environ 470 agents en France. Ils furent, soit parachutés, soit posés au sol par Lysander ou Hudson, soit déposés sur la côte par bateau ou sous-marin. Si l’agent faisait le voyage de retour vers la Grande Bretagne, il devait soit être ramassé par avion ou par bateau, soit faire éventuellement le long et dur trajet à travers les Pyrénées.

Les agents étaient groupés en réseaux, en anglais circuits, qui furent distribués à travers la France entière, tant en zone occupée qu’en zone dite non occupée. Ils variaient énormément en dimension et structure. La composition typique pour un réseau de la section F consistait en un chef (organiser), un opérateur de radio pour assurer les communications avec Londres, et un courrier pour distribuer les messages à l’intérieur du réseau. Quand le réseau prenait de l’ampleur, il pouvait recevoir un responsable pour l’organisation des parachutages, et la réception des stocks et des agents. Après la formation des Maquis, des instructeurs d’armes et autres furent envoyés.

SOE, en particulier la section F, recruta des femmes comme agents, les jugeant sur leur propre mérite. Elles se sont distinguées comme opérateurs de radio et comme courriers. Elles avaient un avantage vis à vis des hommes car, dans les rues françaises, elles attiraient moins l’attention qu’un homme d’âge militaire. Elles pouvaient fournir plus facilement des explications lors d’un contrôle. Une femme, Pearl Witherington (maintenant Mme Cornioley) a assumé le rôle de chef dans le Loir-et-Cher quand les combats ont débuté.

La section RF expédia environ 500 agents, les livraisons de matériel pour cette section étaient assurées par le Bureau d’opérations aériennes dans la zone Nord et par le Service d’atterrissages et parachutages dans le sud. La section AMF expédia environ 650 agents (la plupart en uniforme) dont un tiers américains, presque tous en liaison avec l’opération Dragoon, le débarquement franco-américain sur la Côte d’Azur en août 1944.

Avec l’approche du débarquement en Normandie, le commandant des opérations du SOE fut transféré au SFHQ sous la direction de SHAEF du général Eisenhower. Le général Koenig, qui avait déjà été nommé chef des FFI prit le commandement des sections F et RF le 1er juillet 1944.

Ravitaillement

Plus de 10 000 tonnes de matériel de guerre, la plupart armes légères, munitions et explosifs furent expédiées par SOE aux comités de réception en France au cours des années 1941-1944.

Parfois, surtout pendant la phase clandestine, il était nécessaire d’envoyer les marques qui ne s’identifiaient pas comme provenant de Londres. Pour le combat ouvert, l’important était de choisir, parmi les armes d’usage courant, celles qui permettaient l’emploi des munitions prises aux allemands. Pour la plupart, ce matériel fut parachuté et dans quelques cas, expédié par opérations maritimes. Le point culminant fut atteint au moment du débarquement en Normandie.

Opérations aériennes

Le transport aérien fut assuré pour SOE, comme pour tous les services spéciaux britanniques, par la RAF. Au début, avant 1941, il n’y avait pas plus de 5 avions disponibles. En novembre 1942 il y en avait 27 et au printemps de 1944, 36. Plus tard, le nombre augmenta considérablement grâce à la participation de l’USAAF, qui permit vols en masse et en plein jour.

Au début, il n’y eut que l’escadrille n° 138, mais après, le RAF fournit une deuxième, n° 161. Ensuite le n° 138 assura exclusivement des parachutages, alors que le n° 161 s’occupa des atterrissages et, lorsque cela était possible, quelques parachutages. Le n° 161 avait sa base à Tempsford, avec plus tard, un terrain auxiliaire à Tangmere. L’avion par excellence pour les atterrissages était le Westland Lysander, spécialement adapté pour déposer et ramener des agents. En 1943-1944 on utilisait aussi le Lockheed Hudson, qui avait une capacité plus grande, comme, plus tard, le Douglas Dakota.

258 agents furent déposés en France et 433 ramenés en Angleterre, plus de 1 200 parachutages furent accomplis. La survivance des réseaux dépendait du courage et du dévouement de ces équipages ainsi que de l’habileté et de la ténacité des équipages des avions de transport, à savoir les Whiteley, les Halifax et les Stirling, utilisés pour le parachutage des agents et du ravitaillement. Plus de 1 200 agents et plus de 10 000 tonnes de matériel furent parachutés. Inévitablement il y eut des pertes d’avion et de personnel.

Opérations maritimes

Pendant les premiers mois de son existence, SOE n’avait pas d’autre option que d’utiliser la voie de mer pour le transfert clandestin des agents et l’envoi du matériel. Même plus tard, lorsque les transports aériens purent offrir une meilleure solution pour le nord de la France, la, demande pour les opérations maritimes continua dans le sud du pays et dans d’autres cas spéciaux. Barques de pêches bretonnes, vedettes lance-torpilles, felouques méditerranéennes, sous-marins, vaisseaux marchands armés furent tous mis en service.

SOE essaya, parfois avec succès, d’organiser de façon indépendante ses propres opérations mais dut, la plupart du temps, opérer dans les limites du système imposé par l’Amirauté qui avait tendance à favoriser les demandes de l’Intelligence Service. Néanmoins une importante contribution fut faite, ou par SOE, ou au nom de SOE. À part des débarquements individuels et des opérations de "ramassages" pour les sections F et RF, la ligne d’évasion VAR, de la section DF, qui, entre l’hiver 1943 et l’été 1944 fit échapper quelques 70 personnes, se termina par une traversée à partir de la côte nord de la Bretagne. Il n’y eut aucune perte de passagers. Deux felouques, avec un équipage polonais de la section EU/P transporta un total de 600 agents, soit de Gibraltar dans le sud de la France, soit plus tard, d’Afrique du Nord en Corse. Après son installation en Corse, SOE assura des opérations maritimes en France et en Italie.

Radio

Les liaisons radiotélégraphiques étaient l’élément vital des activités de presque tous les réseaux. L’étendue de leur vulnérabilité était considérable. Si les opérateurs radio émettaient sans changer d’emplacement, ils couraient le grand danger d’être repérés par l’ennemi, dont les équipes de repérage était extrêmement efficaces. Si, pour éviter ce danger, les opérateurs changeaient fréquemment leur lieu d’émission, ils risquaient d’être arrêtés pendant leurs déplacements ou, tout au moins, de révéler leurs activités à un trop grand nombre de personnes. Quant à la durée de leur émission, elle devait être aussi courte que possible et pourtant les messages d’importance capitale devaient être transmis à tout prix. C’est pourquoi l’espérance de vie d’un radio était cruellement courte, estimée généralement à six semaines. Néanmoins, en juin 1944, SOE avait déjà établies plus de 150 liaisons WT entre la France et Londres.

La Signals Section de SOE pouvait faciliter la tâche des opérateurs en leur procurant des codes qui n’étaient jamais "cassés", et un service de décryptage dont les membres étaient passionnément dévoués et déterminés à lire les messages souvent altérés, sans avoir à les faire répéter.

Messages personnels

Un moyen de communication de grande valeur était les "messages personnels" transmis par la BBC lors des bulletins d’informations en langue française. Non seulement ceci permettait de recevoir des messages de Londres, tels que l’annonce d’un parachutage, mais on pouvait les entendre sur un poste de TSF courant au lieu d’une poste d’agent. L’appel à la Résistance de prendre les armes au moment du débarquement en Normandie fut transmis de cette façon. Cela permettait aussi à un agent de prouver sa "bonne foi" en arrangeant la transmission à la BBC d’un message choisi par la personne qui avait besoin de preuves.

Autres appareils utilisés par SOE : l' "Euréka", une balise de radioguidage pour indiquer l’emplacement précis du terrain de réception à l’avion qui approchait et le S-phone, qui permettait à l’agent au sol de communiquer avec l’avion.

Le débarquement

Les Réseaux SOE jouèrent un rôle considérable en semant la confusion parmi les Allemands dans les arrières de l’ennemi au moment du débarquement en Normandie et en disloquant les transports de matériel et des renforts vers le front. La destruction des lignes téléphoniques obligea l’ennemi à transmettre ses messages par la radio où les alliés pouvaient les intercepter et les déchiffrer.

Le délai de 16 jours infligé à la 2e Panzer Division Das Reich en route de Montauban à Caen, et celui de 21 jours infligé à la 11e Panzer Division en route de l’Alsace vers la Normandie, sont seulement les exemples les plus marquants. Aussi, lors du débarquement dans le Midi de la France, la route pour les armées alliées fut maintenue ouverte.

C’est à cette époque que les groupes Jedburgh - groupes formés et armés par SOE et consistant en théorie, mais pas toujours en pratique, d’un britannique, d’un américain et d’un français, tous en uniforme - furent envoyés en France avec la tâche de coordonner le soulèvement armé des groupes de résistance avec les plans envisagés par les alliés.

L’aide de la Résistance aux forces alliés, équipée et soutenue par SOE, était si considérable que le Général Eisenhower a reconnu sa valeur comme l’équivalent de 5 à 6 divisions. Il a été aussi dit que cette aide avait raccourci la guerre de six mois.

Il faut répéter que rien de ceci n’aurait été possible sans l’immense dévouement, courage et sacrifice de la Résistance française. Mais ses efforts n’auraient pas non plus abouti et pris une importance militaire sans l’aide fournie par SOE, par ses volontaires et ceux qui ont souffert et donné leur vie pour la cause. Ils furent ambassadeurs en France et les survivants continuent de l’être.

Documents fournis par le docteur Pierre Morel,
liquidateur des réseaux Buckmaster


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