Jean-Louis VigierIntervention de Jean-Louis Vigier concernant l'appelation frauduleuse du S.T.O.

Le texte ci-dessous présente des extraits de l'intervention de M. Vigier à la tribune du Sénat le 24 Novembre 1972 concernant l'appelation frauduleuse du S.T.O.

Qu'est-ce que je viens réclamer une fois de plus? La condamnation de ceux qui ont été victimes du travail? Il n'en est pas question. Certains d'entre eux, je ne l'ignore pas, n'ont pas pu choisir le refus de subir, parce qu'ils n'ont pas trouvé la possibilité de prendre contact avec un maquis ou un réseau de résistance pour pouvoir rejoindre la France combattante.

Mais peut-on accepter d'attribuer la même appellation à ceux qui ont répondu à l'ordre de réquisition et à ceux qui, arrêtés à la frontière qu'ils essayaient de franchir pour rejoindre l'armée française, ont été déportés?

Ce que nous voulons, c'est conserver le monopole tragique, misérable, atroce du martyre qu'ont connu ceux qui étaient là-bas. Les déportés et eux seuls ont été victimes du droit que s'arroge un vainqueur provisoire d'avilir avant d'assassiner.

Antérieurement à l'hégémonie nazie, l'étymologie des mots "déporté" et "déportation" pouvait valablement ne traduire par "transfert au-delà des frontières d'une humanité contrainte".

Ces deux termes, nous devons tous le reconnaître, ont pris devant l'Histoire le sens de : "génocide, crime collectif contre l'espèce humaine". C'est ainsi, ne l'oublions pas, que le tribunal international de Nuremberg avait défini la déportation.

Ainsi la concentration a donné, lors de la dernière guerre, un sens nouveau, précis, au mot "déportation". Il est fréquent que la langue soit modifiée par l'Histoire. A cette modification, les déportés sont fermement attachés.

Ce serait porter atteinte au respect dû à la mémoire des déportés, des douloureux bagnards des camps de déportation, que de vouloir s'emparer des mots auxquels leur martyre a donné un sens bien précis, pour les appliquer à d'autres qui, pour aussi mal traités qu'ils aient pu être par les hitlériens, n'ont pas connu les tortures infernales, le comble de la misère, la faim jusqu'à ce que mort s'ensuive, les supplices diaboliques, les expériences pseudo-scientifiques, l'assassinat par l'acier, le plomb, le gaz. Ceux-là sont déportés, et sont seuls déportés ceux qui sont morts de ces horreurs ou qui les ont vécues.

La déportation était un châtiment, conséquence d'un refus; la réquisition était une servitude que l'on n'avait pas voulu ou pas pu refuser car le refus s'appelait l'évasion de France ou le maquis.

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J'ai sous les yeux les instructions que devaient conserver et emporter en Allemagne les jeunes travailleurs.

Elles commençaient ainsi : "Vous allez en Allemagne pour y travailler; vous y serez bien accueillis et traités amicalement. Si vous désirez des renseignements en ce qui concerne vos conditions de travail et d'existence en Allemagne, vous vous adresserez à votre chef d'entreprise ou au représentant du Front du travail, etc...

Dans une déclaration du 4 mars 1942, on lit ceci : "Le Gouvernement français vous assure qu'il veillera également à ce que les familles restant en France ne subissent aucun dommage du fait de l'ouvrier occupé en Allemagne et à ce que ce dernier ne soit pas désavantagé à son retour en France.

"En Allemagne, vous gagnerez suffisamment pour pouvoir envoyer régulièrement à votre famille une partie importante de votre salaire. Si vous êtes marié, vous pourrez faire parvenir jusqu'à 3.200 francs par mois; si vous êtes célibataire, 2.400 francs. Les employés au mois peuvent envoyer jusqu'à 6.000 francs mensuellement, etc..."

Voici des éléments de comparaison. Je les cite dans le seul but de vous informer réellement et sérieusement.

Départ en Allemagne des déportés : en gare, un train de 20 à 25 wagons de marchandises. A coups de trique, à coups de bottes, 120 déportés s'entassent dans chaque wagon pouvant contenir "40 hommes ou 8 chevaux". Durant le voyage, de plusieurs jours et nuits, certains seront piétinés ou écrasés, d'autres deviendront fous. Très peu pourront garder le contrôle d'eux-même. Il y aura de nombreux morts à l'arrivée.

De l'autre côté les autorités allemandes de la main-d'oeuvre assurent aux requis du S.T.O. un transport en wagons voyageurs. Chacun doit avoir sa place. Les familles, les amis accompagnent le partant pour lui souhaiter un bon voyage. Ils lui apportent ce qu'il faut pour compléter sa musette.

L'arrivée en Allemagne des déportés : sous bonne garde de S.S. et de chiens, les déportés sont conduits au camp de concentration. Peu de temps après, ils sont tondus, reçoivent en échange de leurs vêtements l'uniforme de bagnard, rayé bleu et blanc, sur lequel est apposé un numéro matricule. Puis ils sont répartis dans des baraques où ils se trouvent mélangés - c'est voulu - à des déportés d'autres pays ennemis de l'Allemagne et à des détenus de droit commun.

Au contraire les requis du S.T.O. sont reçus à leur arrivée en Allemagne par les autorités de la main-d'oeuvre et conduits dans leurs baraquements dans lesquels ils s'installent. Ils conservent leur linge, leurs costumes, leurs chaussures. Bientôt ils revêtiront leurs bleus pour aller remplacer dans les usines les nombreux ouvriers allemands qui ont été mobilisés et envoyés au combat.

Travail et salaires : les déportés sont astreints, sous stricte surveillance armée, à onze heures de travail par jour. Des travaux dangereux peuvent être réservés à certains, par exemple : déterrer les bombes non éclatées, travailler dans les mines de sel, construire des galeries souterraines. C'est la règle d'extermination par le travail pour lequel le déporté ne perçoit aucun salaire. Mais au travail comme à la baraque, il reçoit... des coups.

Les requis du S.T.O. sont soumis au même régime que les ouvriers allemands. Comme ces derniers, ils effectuent leur travail sans être particulièrement surveillés. Ils perçoivent un salaire dont une grande partie peut être transférée en France. A leur retour, en 1945, ils ont rapporté neuf milliards six cents millions, valeur 1945, économisés sur leurs salaires, après avoir envoyé à leurs familles neuf milliards huit cent quatorze millions, valeur 1945.

Sabotage : les déportés qui se livrent au sabotage - ils ont été nombreux - sont très sévèrement punis. Si le sabotage est jugé très grave, ils sont pendus sur la place du camp en présence de tous les déportés; ils subissent le même sort s'ils tentent de s'évader.

Certains requis qui freinent volontairement la production subissent des sévices et des privations. D'autres qui font véritable acte de résistance sont envoyés en camp de concentration. Ceux-ci constituent une catégorie particulière; ils obtiendront par la suite le titre de déporté.

Alimentation et loisirs : l'alimentation des déportés est nettement insuffisante en éléments vitaux. A la règle d'extermination par le travail doit s'ajouter la règle d'extermination par la faim. Les déportés malades ne sont pas soignés. Chaque jour une charrette emporte des cadavres.

La nourriture des requis est celle des ouvriers allemands. Il y a bien sûr des restrictions, mais "on se débrouille" pour manger à sa faim. Les loisirs offrent, entre autres, à certains l'occasion d'aller à la pêche, à d'autres celle de se promener en ville ou à la campagne. Enfin, des permissions de longue durée sont accordées aux requis pour se rendre en France auprès de leur famille. Certains en profitent pour ne pas retourner en Allemagne; ils sont recherchés par la police allemande et deviendront réfractaires.

Il convient de signaler que certains travailleurs du service du travail obligatoire ont eu l'occasion de se rendre compte des conditions misérables de vie et de travail des "concentrationnaires" et reconnaissent en toute honnêteté la nécessité d'éviter toute confusion entre le service du travail obligatoire et la déportation. Ils savent bien que leur sort n'était en rien comparable à celui des déportés.

Je n'en citerai qu'un exemple et un seul. Pierre Nonein, requis du S.T.O. de Haute-Savoie, écrivait : "Qu'il y ait eu parmi nous des victimes, certes, c'est indéniable. Que nous ayons souffert de la faim, c'est exact encore. Mais en toute honnêteté, que furent nos épreuves, comparées à celles des déportés soumis à l'univers concentrationnaire de Buchenwald, Auschwitz, Belsen, etc? Qui oserait même les comparer ne fut-ce qu'en jouant sur les mots."

Il ajoute : "Les mots vivent, dit-on. "Déporté", depuis les camps d'extermination, c'est un mot gonflé de sens qu'on n'a plus le droit d'appliquer n'importe comment : quand on le cite, il évoque le sacrifice de millions d'êtres réduits à l'état de bête, promis aux chambres à gaz, morts vivants dont le squelette fit se dresser la conscience humaine du monde entier. Non! Non! Déporté n'est pas pour nous S.T.O.!"

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J'insiste sur l'argument suivant. Une similitude d'appellation engendrerait l'équivoque. Il y a eu 235.000 Français déportés; 38.000 rescapés seulement restaient vivants en 1945 et leur mortalité s'est établie à plus de dix ans au-dessus de leur âge; 84 pour 100 étaient donc morts. Il y a eu 700.000 contraints au travail; 10 pour 100 - c'est encore beaucoup trop, bien sûr! - ne sont pas revenus; 90 pour 100 - Dieu merci! - ont retrouvé leur foyer.

Écoutez-bien ceci. On pourrait dire demain, si l'on étendait l'appellation, que 668.000 déportés sur 935.000 sont revenus. La confusion des deux états conduirait à la négation du crime organisé, à la négation du génocide.

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"On se souvient de ce qui nous a unis, on oublie ce qui nous divise" : ces mots vous disent quelque chose.

De l'accueil que vous avez tous réservé à mes paroles, nous pouvons conclure ensemble que nous n'accepterons jamais d'imposture et que l'affreuse réalité du génocide ne cessera jamais de nous unir.

Jean-Louis Vigier


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