Blanche AckermannMémoire :
France Libre, capitale Brazzaville
par Blanche Ackermann

A la fin d'un après-midi d'octobre 1940, tout, subitement, semble endormi. Notre grande case est vide. Les dépendances également désertées par les serviteurs. Personne à la cuisine. Dans la buanderie le fer à repasser est renversé et la braise lentement s'éteint. Les cases des boys, contrairement à l'accoutumée, sont silencieuses. Près des dahlias et des roses, un arrosoir laissé sur place est la preuve de la besogne interrompue. Les jardiniers, eux non plus, ne sont plus là. Les grands "Wenge" laissent tomber la pluie bleue de leurs fleurs. Les manguiers ploient sous les grappes imposantes de fruits. Dans le grand poulailler, pigeons, canards et poules attendent leur grain.

Mais il n'y a plus âme qui vive...

Car ce jour-là est le 24 octobre 1940 et tout Brazzaville, TOUS, nous sommes avec enthousiasme et une profonde émotion sur le terrain d'aviation pour y accueillir le Général de Gaulle qui se rend pour la première fois dans la "Capitale de la France Libre".

Ce jour-là, le ciel est couvert. Nous sommes en début de la saison chaude et une tornade est toujours à craindre. Dès deux heures de l'après-midi, des voitures affluent de tous les coins de Brazzaville et de la brousse vers le terrain d'aviation. Des groupes se forment. Là où était attendu l'avion, on distingue le Général de Larminat ayant à ses côtés le Général Serres, le Général Carretier et celui qui fut l'âme du ralliement, à Brazzaville: le Général Sice.

Le Tout-Brazzaville administratif, militaire, civil est là, sans compter la foule immense des deux villages de Bacongo et Poto-Poto.

Tout d'un coup l'avion apparaît dans le ciel comme une étoile. Une émotion profonde, unique, étreint tous les coeurs et rend silencieux ceux qui sont venus accueillir le Chef de tous les Français Libres.

Il ne devait y avoir que le Général de Larminat qui l'ait connu à ce moment-là. Tous, nous sommes impatients de le voir.

L'avion se pose - la porte s'ouvre - le voilà.

Le Général de Gaulle

Il descend et le silence émouvant qui a précédé l'atterrissage est rompu par le cri unanime qui sort de toutes les poitrines: "Vive de Gaulle". Il salue tout le monde, serre les mains qui se tendent et monte en voiture avec le Général de Larminat.

Le Général de Gaulle avec le Général de Larminat
Vous pouvez cliquer sur les images ci-dessus pour les voir en grande taille.

Au Palais, une réception réunit les corps constitués. Mon mari, membre de la Chambre de Commerce, se rend seul à la présentation... car pas plus tôt revenue du terrain d'aviation, la voiture à peine arrêtée, je vois surgir Samba, affolé, levant les bras au ciel et qui me dit d'une voix saccadée :
- Madame, Madame, Maleka est en train de faire le « Moana » (l'enfant).

Je viens d'avoir une grosse émotion ; une autre m'attend à l'idée de me trouver seule auprès de Maleka sur le point d'accoucher. Je ne sais trop comment je vais m'en sortir pour l'aider. C'est bien la première fois que ce rôle de sage-femme m'incombe.

Maleka est allongée sur une natte. Elle est recouverte d'un pagne ; de grosses gouttes de sueur perlent sur son front d'ébène. En me voyant, elle me fait un bon et large sourire. Cela me donne confiance.

Je dis à Samba de me porter une bassine d'eau chaude et je vais chercher dans ma pharmacie de l'amadou chirurgical, de la ouate et de l'alcool. Je reviens près de Maleka... tout juste pour recevoir une petite fille, toute rose, toute fragile. Tout s'est bien passé et, un peu plus rassurée, je noue et coupe le cordon ombilical.

Samba rayonne de joie. Il a déjà eu deux petites filles de Maleka. Mais elles ont été malades, l'une comme l'autre et il les avait conduites chez le sorcier : les deux enfants sont mortes l'une après l'autre. Ce qui m'amène à lui dire :
Tu vois, Samba, le Zambi (Dieu) t'envoie encore le "Moana kinto" (une petite fille). C'est la troisième. Si tu veux la garder, promets moi que si jamais elle tombait une fois malade, tu ne la conduiras plus chez le sorcier, mais au dispensaire de Madame Pichot. Jure, Samba.

Il me le jure.

Je lui dis alors que ma fille sera la marraine de la sienne. Il est païen, mais consent à ce que son bébé soit baptisé. Charlette a maintenant huit ans. Elle est ravie de cette décision et court chercher dans notre case la layette que nous avions préparée pour la naissance du bébé de Maleka.

Mais ce n'est pas tout. Charlette s'inquiète du prénom qu'elle va donner à sa filleule. Les deux précédentes fillettes avaient celui de ma fille et Samba le désire encore pour celle-ci, mais Charlette intervient et dit :

- Celle-ci, nous l'appellerons « Gaulette».

Pendant que nous nous attendrissons sur "Gaulette", mon mari est présenté au Général de Gaulle :
- Vous êtes Suisse, Monsieur? J'aime beaucoup les Suisses.

Le 27 octobre une manifestation grandiose a lieu au stade Reine Astrid à Léopoldville, réunissant pour la deuxième fois en un an les populations des deux rives du Congo. Notre grand Chef est acclamé par plus de 20.000 personnes. Il est là, entouré du Gouverneur du Congo Belge, Monsieur Pierre Ryckmans, du Gouverneur Ermens, du Général Gilliart, du Docteur Staub et du Général Carretier.

A quelques jours de ces événements une escadre, qui comprend aussi des bateaux anglais, est attendue à Pointe-Noire. Le service du matériel à Brazzaville a reçu une demande pour 20 drapeaux anglais et 20 drapeaux français à Croix de Lorraine. Monsieur Brouillet, chef de service vient lui-même pour les commander. C'est très pressé, puisqu'un avion doit les emporter le lendemain à 6 heures.

Nous n'avons pas de drapeaux confectionnés, mais bien le tissu pour les faire. Je ne lui promets pas les drapeaux anglais, mais m'engage à lui donner dans les délais les 20 drapeaux français à Croix de Lorraine. Nous avons sur la véranda du bureau un tailleur originaire de l'Angola. Je le fais venir et il promet de terminer ces drapeaux pour 5 heures - à condition que je lui taille les Croix.

D'accord.

Je lui donne le matériel et ne m'occupe plus de lui. A la fermeture du bureau et des magasins... notre tailleur est introuvable et la camionnette du service du matériel est là pour prendre livraison... comme convenu. J'ai bonne mine.

J'envoie un planton dans chaque village pour retrouver absolument Makenda. Personne ne sait où il habite et les plantons reviennent bredouille. Mon mari se moque de moi. Que faire?

Heureusement, j'ai encore suffisamment de tissu. Je m'engage à livrer ces drapeaux pour le lendemain avant le départ de l'avion. Et à 6 heures du matin, lorsque le camion revient... les drapeaux sont prêts.

Un autre jour, le Directeur de l'Artillerie nous demande de lui fournir - immédiatement - 20 courroies de ventilateur. Cela est plus sérieux. Une colonne est en panne dans le désert et le Général Leclerc a donné l'ordre de ramener ces courroies par avion.

Des milliers de courroies de ventilateur sont déjà parties par le dernier bateau à destination de Bangui, mais n'arriveront que dans une semaine.

Et plus une seule courroie en magasin...

Le dépôt de pneus et de courroies se trouve à N'Dolo, sur l'autre rive du fleuve, en passant par Léopoldville. De plus, ces marchandises sont soumises à une licence. Les formalités prennent au moins quatre jours. C'est peu, mais c'est encore trop, puisqu'il faut ces courroies immédiatement. Je promets de les avoir en fin d'après-midi.

Je me rends à Léopoldville par une vedette spéciale et vais trouver à l'Interfina mes amis Van Muysen qui me les remettent tout de suite. Mais Joseph Van Muysen me met en garde:
- Comment allez-vous faire pour les passer ?
- En fraude, bien sûr.
- Je vous souhaite bonne chance.

Déjà fière d'avoir ces précieuses courroies, je les dispose au fond de deux paniers recouverts de légumes et, comme une maîtresse de maison qui vient de faire son marché à Léopoldville, je passe devant la Douane - sans être vérifiée. Il y avait pourtant (ou heureusement?) ce jour-là grande affluence au Beach de Brazzaville : nous recevions le Professeur Cassin.

Les jours se suivent; ils ne se ressemblent que par la conviction que nous avons tous de pouvoir, bien qu'à plusieurs milliers de kilomètres de la France, apporter notre contribution.

Et chacun de le faire, à son poste, dans les fonctions les plus diverses. Notre rôle était de faire fructifier la société qui nous avait fait confiance et plus cette stabilité se trouvait concrétisée dans les faits, plus nous pouvions faire preuve d'initiatives en faveur de la cause qui nous animait tous.

Photo complémentaire prise par Blanche Ackermann : Cathédrale de Brazzaville, 30 janvier 1944, Père Moysan, Monseigneur Buechy, Général de Gaulle. (Cliquer sur la photo pour voir en grand format)

Cathédrale de Brazzaville, 30 janvier 1944, Père Moysan, Monseigneur Buechy, Général de Gaulle


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