Hommage à Georges Canguilhem
(Juin 1904 - Septembre 1995)

Un héroïque Résistant

Georges CanguilhemCe pacifiste "intégral" des années 1920 va abandonner progressivement cette position devant la montée du nazisme pour finalement, à l'automne 1940, devenir un Résistant de la première heure et un homme d'action.

Ami du Professeur Jean CAVAILLES, Maître de conférence de philosophie générale et logique à la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, cofondateur en novembre 1940 avec Emmanuel d'ASTIER de la VIGERIE du mouvement "La dernière colonne" qui deviendra en 1941 "Libération Sud". Lorsque Jean CAVAILLES, quitte Clermont- Ferrand fin mars 1941 , Georges CANGUILHEM, comme lui agrégé de philosophie, le remplace en avril 1941 à la fois dans ses fonctions universitaires et dans celles d'adjoint à Jean ROCHON (CHEVRIER, TRICHOIS, BERGER), responsable de "Libération Sud" pour la région 4 dite "Noire", qui regroupe les quatre départements auvergnats, le Cher et la Lozère.

Lorsque ce dernier, traqué par la gestapo, quitte fin novembre 1943 Clermont-Ferrand pour Paulhaguet en Haute Loire, puis en février 1944 pour Paris, appelé auprès du Colonel P. de JUSSIEU (PONTCARRAL) Chef national de l'Armée secrète (AS), c'est Georges CANGUILHEM (LAFFONT) qui le remplace à la tête du mouvement et au directoire des Mouvements Unis de la Résistance (M.U.R.) de la région 6, qui comprend l'Allier, le Cantal, le Puy de Dôme et la Haute Loire. Il participe aux réunions du Comité Régional de Libération (23 décembre 1943 - 10 février 1944).

Le 2 mai 1944, à la ferme du Boitout à Sainte-Marguerite près de Paulhaguet , se tient la 3e réunion du Comité Régional de Libération sous la présence d'Henry INGRAND (ROUVRES), Chef des M.U.R. 6 et Commissaire de la République pour la Région Auvergne.

A cette importante réunion, G. CANGUILHEM (LAFFONT) propose qu'il y ait pour la région 6 deux États Majors, l'un militaire pour les F.F.I., et l'autre politique, et il précise "qu'il faut, en raison de l'aspect exceptionnel que va prendre désormais l'action R 6 (opération "C" ou "Caïman"), une seule et même personne pour présider ces deux États Majors, ce qui aura l'avantage de servir d'élément de coordination et de bien marquer la prépondérance du pouvoir civil sur le militaire" (procès verbal de la réunion du 2 mai 1944 du Comité régional de Libération de la Région 6).

Henry INGRAND est élu Président des deux États Majors, Émile COULAUDON (COLT, GASPARD) est nommé Chef régional des F.F.I. Quant à CANGUILHEM, il dirigera l'État Major politique.

A l'issue de la réunion, en regagnant Clermont-Ferrand, ce dernier failli être fusillé à Chamalières par une patrouille Allemande.

A l'annonce du débarquement, il rejoint l'État Major Régional des F.F.I. d'Auvergne. Nommé Médecin Lieutenant, il est affecté le 9 juin 1944 à l'infirmerie centrale du service de santé de la région, plus spécialement chargé de la direction de l'Hôpital de campagne du Mont-Mouchet (9 au 11 juin 1944) puis après l'évacuation du Réduit, à l'infirmerie de Maurines, Cantal (12 au 20 juin 1944).

Georges CANGUILHEM, s'investira énormément dans le service de santé. En pleine bataille du Réduit de la Truyère, le 21 juin 1944 avec le Professeur Paul REISS (RAYMOND), ils durent procéder à la Mairie d'Albaret le Comtal, à l'amputation d'un bras d'un F.F.I., grièvement blessé au cours des combats, intervention que ni l'un ni l'autre n'avaient jamais pratiqué. Durant celle-ci le curé du village se présenta pour prier à haute voix.

Début août 1944, il part pour Vichy comme représentant permanent d'Henry INGRAND (ROUVRES), Commissaire régional de la République, où il exercera jusqu'à la Libération des fonctions délicates et au demeurant encore dangereuses.

Le service de santé des F.F.I. d'Auvergne était dirigé par le Commandant Max MENUT (BENEVOL). Il comprenait les Docteurs Paul REISS (RAYMOND), Georges CANGUILHEM (LAFFONT) , Louis MALLET, les pharmaciens Pierre NUGOU (PERNOD) et Anne-Marie MENUT, Roger GUIGNARD, Marcel CHOMARD, Fernand LAFAYE, Charles BÉRÉNHOLC, Jean SIMON, Laurette MEYER (France) etc.

L'Homme et sa carrière

Georges CANGUILHEM est né en 1904 à Castelnaudary.

Philosophe, élève d'Alain avant d'entrer à l'École Normale Supérieure, agrégé de philosophie (1927), il a d'abord été Professeur aux Lycées de Charleville, Albi, Valenciennes, Béziers, et Toulouse entre 1929 et 1941.

A Toulouse, il fait ses études de médecine achevées en 1943 par une thèse de philosophie médicale sur "Le normal et le pathologique". Refusant de servir le régime de Vichy, il démissionne. En 1941, il est chargé de cours à la Faculté des Lettres de Strasbourg, replié à Clermont-Ferrand comme suppléant de Jean CAVAILLES. Son action dans la Résistance est exemplaire et j'ai eu la chance, au maquis du Mont-Mouchet, d'avoir l'exclusivité d'un enseignement philosophique par un grand patron. Il restera ensuite à Strasbourg jusqu'en 1948. Il sera Inspecteur général de philosophie au Ministère de l'Éducation Nationale. En 1955 il est Professeur à la Sorbonne et Directeur de l'Institut d'Histoire des Sciences, succédant à Gaston BACHELARD. Il occupe ce poste jusqu'en 1971.

Georges CANGUILHEM obtient une consécration mondiale dans la philosophie contemporaine, définissant une orientation épistémologique avec une connaissance parfaite de l'histoire des sciences, et son souci d'humanisme et de rapport du vivant. Sa contribution est importante : six ouvrages, deux thèses (médecine - philosophie), de nombreux articles, participation à de nombreux colloques. En signe d'amitié, il avait à Paris, lors d'un Congrès Mondial de chirurgie dentaire, participé à la séance sur l'éthique médicale avec le Professeur Jean BERNARD, les deux Présidents des Conseils Nationaux de l'Ordre des Médecins, et des chirurgiens dentistes, le Professeur Robert WEILL, et moi-même.

L'influence de son oeuvre sur les orientations de la philosophie en France et à l'étranger est considérable.

En plus de cela, il faut mettre en évidence les qualités de l'homme, fidèle à la patrie, fidèle à la liberté, refusant compromissions et honneurs, attaché à la famille, fidèle aux amis, courageux et porteur d'espérance.

Lors d'une tornade d'automne en Auvergne, où, chez lui, presque tous ses arbres avaient été arrachés, il m'a dit les faire tous replanter. Il avait ajouté : "Ce n'est pas pour moi à présent, mais pour les enfants. J'aime voir vivre la nature et ils la respireront".

Peu de temps avant sa mort, début juin 1995, bien que fatigué, il est parti, seul, en Auvergne, retrouver les lieux des combats au Mont Mouchet et se recueillir sur les tombes des amis disparus.

En 1994, accompagné de ses enfants il visite le Musée du Mont Mouchet, lieu de l'État Major du Maquis d'Auvergne, et fait la connaissance, à Saint-Just, près de la stèle du Professeur REISS, de deux jeunes femmes. Il y voit un signe du destin, car elles étaient là, en hommage à la mémoire de leur père, agriculteur que nous avions réquisitionné avec son char à boeufs pour transporter des blessés.

Georges CANGUILHEM nous a quittés... reste l'image d'un grand patriote, résistant de la première heure, d'un grand enseignant, d'un grand français.

Légion d'Honneur, Médaille de la Résistance, Croix de guerre l'avaient honoré.

Par le Général Gilles Lévy et le Professeur Charles Berenholc


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