José BellecBuchenwald, un temps fort
Témoignage de José Bellec,
(KLB 81469)

Comment j'ai survécu clandestinement au camp de concentration de Buchenwald, du 7 janvier au 11 avril 1945.

La terrasse

Après ce qu'on appela la "foire aux esclaves" du 3 janvier 1945 sur la place d'appel, au cours de laquelle partirent un grand nombre de détenus pour un très mauvais kommando, les "mines de sel", (Salz-Kommando), je me trouvais une fois de plus affecté à un kommando de "parias", un kommando de terrassement : à cinq heures du matin, et après avoir entendu la musique de "cirque" de l'orchestre tchèque qui accompagnait chaque matin la sortie des détenus, me voilà à nouveau pioche en main.

Kommando extérieur

Température glaciale (-8 à -12°C) et vent soufflant à 800 mètres d'altitude, sous la surveillance directe d'un "Vorarbeiter", et celle plus distante d'un sous-officier SS déambulant sur 80 à 100 mètres.

Dur, dur, très dur ...

Je sympathise avec un voisin, un camarade polonais. Le lendemain, le 5 janvier je crois, peu après le début du travail le "Polack" m'interpelle, me montre un peu à l'écart un trou resté ouvert sans doute après une réparation des tuyauteries du chauffage central de casernes SS, toutes proches... Nous nous débarrassons de nos pioches, le Polonais entre le premier et s'allonge sur le dos sur les larges tuyauteries... Je fais de même.

Découverte de la planque (la cachette)

Nous y restons toute la journée... quelque peu engourdis, et non sans avoir à faire face à quelques autres difficultés, mais cela vaut mieux que de travailler dehors, épuisés, à la terrasse, dans ce climat sibérien.

Nous recommençons deux autres jours le même manège.

L'affrontement

Le deuxième jour, coup de sifflet indiquant la fin du travail pour la rentrée au camp. Nous sortons de notre cachette. À peine le Polonais a-t-il mis la tête dehors qu'il m crie : "Achtung, Achtung, SS, SS...". Et il se redresse et détale de toutes se forces... Je sors à mon tour... Je vois le sous-officier SS à une dizaine de mètres : sa mitraillette en bandoulière et son chien en laisse au poignet gauche... Je jette un regard rapide sur le chien... Il est bien attaché, la laisse plusieurs fois enroulée au poignet de son maître, car il fait froid pour tout le monde.

Et je file à mon tour dans une autre direction que celle de mon camarade "polack" de toute la vitesse que me permettent mes "socquettes"...

Le SS a décidé de me suivre... Je suis plus proche que le Polonais. Il me crie en allemand de m'arrêter, il éructe de plus en plus... Je cours et je le sens se rapprocher derrière mois et soudain une douleur terrible au bas du dos... Une barre de fer de 60 à 80 cm roule auprès de moi sur ma droite.

Je me dis : "le salaud", je la ramasse et me retournant vers le SS, son chien grommelant, de toutes les forces qu'il me reste, je lui renvoie la barre de fer, en tournoyant.

Le SS K.-O.

Miracle : l'homme la reçoit en plein visage. Je suis abasourdi... de mon audace et en plus du résultat...

Le SS est K.-O., visage contre terre. Le chien, comme tous les chiens du monde en de telles circonstances, se penche sur son maître, le flaire, le renifle... Moi, le "Haftling", je reprends ma course... Il faut trouver le moyen de rentrer au camp, or chaque Kommando doit passer sous la tour de contrôle, encadré par des gardiens SS, matraques en main, en ordre, avec le même nombre d'hommes au retour qu'à la sortie, morts ou vifs.

La rentrée au camp

La chance me sourit à nouveau : plusieurs voix d'un Kommando de Russes m'appellent "tovaritch", "françouse", "tovaritch". Il leur manque un homme, comme souvent.

Les "Russkis" me poussent au milieu de leur groupe avec force coups de poings dans le dos, à me couper le souffle... Ceci en signe d'amitié.

Je reprends mon calme, je passe la tour sans incident. Les coups de matraque qui tombent ne sont pas pour moi, je passe au milieu ...

A l'intérieur du camp

Il me faut rejoindre mon block 36 (tchèque) avec précaution, je me méfie... Le SS a dû lors de la poursuite relever mon numéro matricule (81469) placardé en gros caractères dans le dos... Je fais un détour : passage derrière le Krematorium, puis devant les cuisines, puis le block des cobayes et enfin le 36 !

Le block

C'est l'heure de la soupe, à ma table. 12 Français et 15 Russes pour 8 places assises. Je relate brièvement et discrètement l'incident qui vient de m'arriver à mes deux, trois camarades qui m'entourent ... "C'est grave, dit l'un".

Dans les minutes qui suivent, les haut-parleurs de la radio du camp passent un appel : "ein und hartzig, etc. 81469 doit venir à la tour de contrôle Sofort !" L'appel retentit trois fois. C'est un ordre impérieux. Je ne bronche pas. "N'y vas pas", me dit mon voisin, "N'y vas pas", me répète un autre.

Telle n'est pas mon intention.

A ce moment, une main se pose sur mon épaule : c'est mon grand ami Tchèque Frantou Zeleny, francophone et francophile s'il en fut... "Viens avec moi". Il me conduit dans un coin reculé du block 36. Flügel 1er étage. Le nôtre. Et je me trouve devant un "aréopage" de 4 ou 5 hommes dont un, paraît-il, ancien préfet de police de Prague, un magistrat, Zeleny et au moins un autre.

Les amis Tchèques du bloc 36

"Nous ne voulons que ton salut... Mais tu ne peux rester ici... Car Frantusek (le Stubendienst) qui en ce moment sert la soupe, déteste les Français. Zeleny va négocier pour te faire accepter dans un block voisin".

Je reste avec mes amis Tchèques... Une demi-heure plus tard revient Frantou Zeleny qui me dit qu'il y a une place pour moi au block 31 (considéré comme le PC des Français). Il m'y accompagne et me présente à un Stubendienst Français que j'avais déjà rencontré : Georges Ronzier (plus tard au retour des camps, devenu chef de cabinet de Christian Pineau, Ministre du ravitaillement en 1945-1946).

Aidé par un de ses camarades et moi-même, Ronzier retire un "macchabée" se trouvant dans une sorte de caisse, le porte dehors dans le bassin d'eau. Et il me dit : "Mets-toi là jusqu'à ce que l'on vienne te chercher, ne bouge pas... Ne te manifeste pas, surtout ne va pas à l' "Appelplatz" pour le travail, même si on t'appelle de la tour plusieurs fois".

Ronzier me donne un quignon de pain que j'ai du mal à avaler dans la puanteur laissée par le macchabée.

Le lendemain, 4 heures du matin, réveil des camarades allant au travail. 5 h, 5 h 30, Ronzier m'amène un autre camarade que je connais bien, Louis Artous, capitaine de la Garde républicaine à Vichy, faisant partie dans la Résistance du même organisme que moi (NAP, et lui Super NAP) et ayant adhéré depuis quel temps au FN, Front national de Marcel Paul, et ainsi affecté au Lager Kommando.

Artous me remet un billet de Schonung pour le Revier, l'infirmerie... qui dispensera de l'appel et du travail. Toujours bienvenu, cher Schonung.

Artous me conduit jusqu'au grand Revier. Là, de suite pris en main par le Docteur Inbona, "médecin détenu", qui me dit : "C'est toi le camarade appelé à la tour ?". Je réponds "Oui". "Je puis te proposer : typhus, scarlatine et une autre maladie au nom tzigane en allemand, dont je ne me souviens plus".

Je réponds : "Va pour la scarlatine".

"Car tu entreras au petit Revier que très peu de personnes connaissent et où les SS n'entrent jamais, pas plus que toute la hiérarchie du camp, à cause de l'épidémie. L'autre solution c'est la tour, les SS, la pendaison et sans compter tout ce qu'ils te réserveront avant".

Mais il faut aussi le diagnostic d'un autre médecin, d'une nationalité différente. Inbona me présente aussitôt un médecin belge qui manifestement attendait. Le docteur Inbona lui décrit rapidement et avec grand sérieux, les symptômes de la scarlatine qu'il voit sur la peau. Le médecin belge a vite compris. Les deux médecins m'encadrent et viennent me présenter au Schreiber, un Luxembourgeois francophone vendu à la hiérarchie SS. Le papier qu'il me remet en passant par Inbona prescrit notamment un bain de siège puis des soins !

Surgit le Docteur Paul Denis (oto-rhino au Havre). Je le connais déjà... Il dit à Inbona : "Je m'en occupe". Il appelle un autre détenu en blouse blanche, un infirmier ou supposé tel, me dit que je ne passe pas par la porte principale et il m'aide à sortir par une fenêtre. Il dit à l'infirmier : "Tout droit au petit Revier".

***

Au petit Revier, réception peu amène par le chef de block, un dénommé Evans, détenu communiste allemand depuis le début du camp. J'apprends rapidement qu'Evans est fou, vraiment fou, déséquilibré par son internement et ce qu'il a vu à Buchenwald.

Je m'en aperçois dans la journée. Evans pique des crises épiques; on s'y habitue...

Je me souviens que le Docteur Denis m'a dit: T'en fais pas, tu as cinq chances sur cent de t'en sortir, de l'autre côté zéro".

Dans la première journée, j'observe devant moi, le soir, des lits occupés par des jeunes Danois plus ou moins moribonds, en dessous de moi, je ne sais trop qui... Au bout de quelques jours, un Italien ou Yougoslave sur ma droite, devenu macchabée, est remplacé par un Français, nouvellement arrivé, sympathique... Je sais rapidement beaucoup de choses sur lui : c'est un militant communiste qui a eu de grandes responsabilités en 39-40. Pourquoi et comment est-il venu là ? Mystère ...

Les soins au petit Revier : des comprimés distribués par Evans deux fois par jour. Qu'est-ce ? On n'en sait rien ! On apprend que les mêmes sont donnés aux typhiques de l'autre côté du block. Puis, une sorte de brouet à forte composante de rutabagas.

Les WC qu'on n'ose appeler ici "sanitaires" sont les mêmes pour les malades du typhus que ceux de la scarlatine. Du moins ceux que j'ai connus : des malades y vont en rampant.

Ici nous donnons la parole à Jean-Baptiste Lefèvre, officier de liaison du 20e corps d'armée (Patton) qui, après l'offensive de Von Runstedt de fin décembre 1944, fut versé à la 76e division d'infanterie. À ce titre, il fut le 1er officier Allié à pénétrer dans Buchenwald et il raconte sa visite au petit Revier (Annexe du livre de David Rousset : Les jours de notre mort, 1946, texte inédit) :

"Nous sommes entraînés ensuite vers le petit Revier; dans une des baraques du petit Revier sont rangés sur trois étages, de chaque côté de la baraque, plus de mille déportés qui n'ont plus que quelques heures ou quelques jours à vivre. Une puanteur effroyable, odeur caractéristique des hommes qui pourrissent vivants, nous saisit à la gorge, parmi ces corps en décomposition. Ces hommes sont nus, ou ne portent qu'une vague chemise en loques, sanglante, qui leur arrive au milieu du corps. Ils sont pour la plupart couverts de plaies; nous voyons d'effroyables doigts rongés, des pieds sanguinolents. Seule, la tête semble énorme, comparée au corps. Ces hommes n'ont plus rien d'humain, ils ressemblent à une espèce de serpent, n'ayant plus de torse, ni fesses, mais des bras, des jambes, et c'est tout. Seuls les yeux et les mâchoires ont encore un aspect humain. Dans cette baraque, trois à quatre cents Français sont entassés, non pas sur des lits, mais absolument comme s'ils étaient allongés sur les planches d'une armoire, corps contre corps, sans aucun intervalle entre eux, sans paillasse, sans couverture; ils ont des allures de serpents. Il est impossible à un être non entraîné de rester plus de deux minutes dans une telle atmosphère. Je n'ose respirer, je n'ose parler; nous avons l'impression, mon sergent et moi, que nous allons être contaminés séance tenante par ces êtres qui n'ont plus rien d'humain et nous apparaissent comme une espèce inconnue de longs bipèdes blancs.
Quelques-uns ont encore la force de s'apercevoir que nous parlons français, mais ils ne peuvent réagir. Ces êtres sont réellement à la limite de la vie humaine. Chaque dix minutes, l'un rend son âme à Dieu.
Tous savent qu'ils doivent mourir sous deux ou trois jours".

Sans commentaire.

Mon état de santé s'étant aggravé rapidement au 14e jour de mon entrée en scarlatine, j'étais dans un triste état mais mon camarade Marcel Vittet, qui était entré après moi, était encore plus valide, heureusement...

Au 14e jour, passe le Kommando des croque-morts. Nous apercevions de notre 3e étage de châlits, quotidiennement et dans l'allée, des cargaisons de cadavres sur les chariots des croque-morts et nous pouvions voir, sous la masse des corps, parfois bouger une jambe ou un bras... Il n'y avait pas que des morts qui allaient au crématoire !!!

Le Kommando arrive donc dans notre salle. Je suis moribond mais je vois plus ou moins consciemment les croque-morts enlever les Danois se trouvant devant moi, désignés par la baguette du Kapo.

Mon camarade Marcel me tire de ma torpeur brusquement :, secoue-toi, ouvre les yeux" et il m'assied tant bien que mal sur mon séant. "Ouvre les yeux tout grands". Je vois la baguette du Kapo passer devant mon visage, frôler le bout du nez mais elle ne me touche pas. Sauvé...!

Nous avions reçu en fin de séjour, au block, des parties de colis de la Croix-Rouge, portés clandestinement par des camarades. Ce fut une résurrection...!!!

J'en sortis au 46e jour, famélique et titubant mais vivant. Je me rendais à grand peine au grand Revier. Je souffrais d'une complication de scarlatine. Certains hommes en blouse blanche, à mon arrivée au Revier, me disent que je vais être opéré d'une mastoïdite.

Je fais la queue derrière d'autres hommes pour l'opération. Surgit le docteur Paul Denis : "Qu'est ce que tu fais là ? Je te croyais mort !"

"J'ai une mastoïdite". Le docteur Denis me tâte, m'ausculte ... puis me sort de la queue des malades, me disant : "Tu n'as pas de mastoïdite, tu as une simple otite, ce qui est normal et fréquent après la scarlatine. Ce fou veut opérer tous les malades de la mastoïdite, ils les tue tous, il n'est pas médecin et encore moins chirurgien"... Le docteur Denis me donna des sulfamides en provenance du block pathologie, c'est-à-dire, ce que j'ai appris après, du professeur Balachowsky, déporté lui-même. Je reviens au block 36 sans être connu ni appelé au travail dans le camp, ne répondant pas évidemment aux appels collectifs, et ceci jusqu'au 10-11 avril, grâce à l'amitié et la solidarité de mes amis tchèques et aussi, bien sûr, de mes camarades français... et aussi à la Providence...

Ma seule nécessité était de me dérober en permanence aux éventuels contrôles des blocks. J'étais un "clandestin" dans cette tour de Babel qu'était Buchenwald... Grâce soit rendue ici à mon ami Frantou Zeleny, mes camarades Georges Ronzier, Louis Artous, au Docteur Inbona et au Docteur Denis en particulier, et à Marcel Vittet, encore en vie - 86 ans - qui me sauva la vie in extremis.

José Bellec
Préfet Honoraire
Vice-président des Amitiés de la Résistance
Vice-président national des Médaillés de la Résistance
Membre du Bureau national de la FNDIR


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