Les Facs sous Vichy

Par Jacqueline BROMBERGER

Au début de la guerre, en 1939, conformément à un plan de repli adopté de longue date, l'université de Strasbourg s'était installée à Clermont-Ferrand où elle reprit progressivement ses activités. Son indépendance, la résistance de certains de ses maîtres et de ses élèves irritaient l'occupant.

Le 25 novembre 1943, une rafle nazie, menée dans les locaux de l'université de Clermont-Ferrand, englobe la presque totalité des personnels et étudiants tant Alsaciens qu'Auvergnats. Le professeur Paul Collomb est tué sur place. Cent dix universitaires sont placés en détention.

Pour commémorer ce tragique événement au retentissement national, les universités de Clermont et de Strasbourg avaient organisé, en novembre 1993, un grand colloque scientifique sur le thème des universités françaises dans la guerre mondiale et placé sous la direction scientifique de P. Ayçoberry, A. Gueslin, J.-P. Rioux, H. Rousso et J.-F. Sirinelli. Les séances furent animées, en outre, par J.-J. Becker, F. Bédarida, A. Prost et R. Rémond.

La question était fort mal connue mais les recherches en cours permettaient d'en dresser un premier bilan combinant diverses approches, celle de telle université (Paris, Grenoble... et celles improvisées dans les camps de prisonniers), celle des disciplines, celle de groupes confessionnels, pour répondre à quelques questions :
Y a-t-il eu continuité ou non dans le fonctionnement ?
Quel accueil a-t-il été fait aux projets culturels de Vichy ?
Le rôle "d'éveilleurs des consciences" des universitaires ?

Aux communications ont été joints divers témoignages personnels inédits, ceux de grands historiens, M. Rebérioux, F. Bédarida, R. Rémond, comme ceux de deux anciens étudiants de l'Université de Strasbourg. Les lecteurs qui fréquentèrent les "facs sous Vichy" pourront d'ailleurs confronter leurs souvenirs personnels avec les analyses scientifiques des auteurs.

Au total, ce colloque espère éclairer un pan de cette période tragique dont le poids est encore très grand actuellement dans la vie politique française.

Avec des contributions de : F. Bédarida, J. Bromberger, A. Bronner, P. Cabanel, J.-F. Chanet, J.-L. Clément, M. Cointet, B. Comte, J.-W. Dereymez, A. Drouard, O. Dumoulin, Y. Durand, R. Fabre, P. Gerbod, A. Gueslin, V. Hannon, S. Israël, A. Le Van-Lemesle, G. Maigron, F. Marcot, A.-R. Michel, B. Muller, J.-F. Muracciole, M. Rebérioux, R. Rémond, C. Singer, L. Strauss, J.-M. Wiscart.

TÉMOIGNAGE SUR LE PROCÈS DE GEORGES MATHIEU

Je vais vous parler de Georges Mathieu, que j'ai connu, et de son procès auquel j'ai assisté en novembre 1944 et dont je possède depuis cette époque quelques notes et une copie d'une partie du procès-verbal de ses déclarations, en particulier celle concernant le Grande Rafle du 25 novembre 1943.

En premier lieu, je vais résumer les faits, c'est-à-dire les motifs de l'accusation, et pour cela j'évoquerai succinctement comment l'étudiant en lettres Jean-Paul Cauchi, originaire de Mulhouse, fin 1941, a créé et animé Combat étudiants, en contact avec des mouvements, réseaux et maquis et à la suite de quelles circonstances Georges Mathieu, un autre étudiant en lettres, est devenu son adjoint en janvier 1943, puis l'a pratiquement remplacé, ce qui lui a permis de trahir tous ses camarades 11 mois plus tard, en participant avec la Gestapo à la tête d'un Sonderkommando français menant une lutte acharnée contre la Résistance.

En 1939, à la déclaration de guerre, Strasbourg fut évacué d'office et son université avec toutes les facultés alla s'installer à Clermont-Ferrand.

Après l'armistice de juin 1940, les allemands annexèrent l'Alsace-Lorraine et enjoignirent aux professeurs et étudiants alsaciens-lorrains qui se trouvaient à Clermont-Ferrand de rentrer dans la "mère patrie".

La plupart d'entre eux refusèrent catégoriquement toute idée de retour.

En 1941. Combat, avec le professeur Alfred Coste-Floret, Libération, avec le professeur Jean Cavaillès, et Franc Tireur, avec Marc Gerschel, commencèrent à recruter en milieu étudiant et à diffuser leurs journaux clandestins.

Cependant, le professeur Cavaillès et Marc Gerschel ayant dû quitter Clermont-Ferrand, à partir de janvier 1942, seul subsista et se structura Combat étudiants.

C'est après sa rencontre, fin 1941, avec le capitaine Henri Frénay, fondateur de Combat, que le professeur Coste-Floret avait demandé à Cauchi d'organiser un groupement d'étudiants rattaché à Combat.

Celui-ci avait conçu son organisation en la calquant un peu sur celle de Combat, à la fois structurée et cloisonnée. Il avait pris deux adjoints, Feuerstein dit Fayot, étudiant en droit, et Sturdze, étudiant en lettres.

À Fayot, il confia la section "Propagande" qui devait diffuser les journaux clandestins et imprimer quelques libelles.

À Sturdze, il avait demandé de se charger de la section "Action" dont les membres devaient se préparer à la lutte armée future avec des contacts avec des organisations paramilitaires de Combat établies suivant les directives d'Henri Frénay : d'une part l'Armée secrète de Pierre-Marie Dejussieu et Jean Chappat, et d'autre part les Groupes francs de Jean Renouvin et Pierre Thiébault. En attendant les membres devaient par tous les moyens possibles perturber les milieux collaborateurs.

Cauchi m'avait demandé d'être son agent de liaison et de seconder Fayot.

En novembre 1942, les allemands envahirent la zone sud. La Gestapo établit son commandement régional, ou KDS, à Vichy avec à sa tête le capitaine SS Hugo Gessler, et installa l'antenne de Clermont-Ferrand au 2bis, avenue de Royat, à Chamalières, sous la direction de Blumenkampf assisté de sa secrétaire toute puissante, Ursula Brandt, surnommée "la Panthère".

De leur côté, au début de l'année 1943, Combat, Libération et Franc-Tireur fusionnèrent en Mouvements unis de la Résistance, ou MUR, et nommèrent Henri Ingrand de Combat comme chef pour la Région 6 (Cantal, Puy-de-Dôme, Allier et Haute-Loire).

Henri Ingrand confirma Cauchi dans ses fonctions et les amplifia.

Sous les directives de Fayot, la section "Propagande" se mit à la fabrication de fausses cartes d'identité et arrivait à se procurer par différents canaux de fausses cartes d'alimentation et même de fausses cartes d'exemption au travail obligatoire. Pour la section "Action", l'évolution fut beaucoup plus importante, car on passait de la préparation à la lutte armée à la lutte armée réelle et aux renseignements avec tout ce que cela impliquait de contacts avec les Mouvements, Réseaux et Maquis.

Or il arriva un événement qui, de prime abord, n'apparaissait pas comme primordial mais dont les conséquences allaient se révéler incalculables.

Après l'entrée des Allemands, Sturdze quitta Clermont-Ferrand pour tenter de se rendre en Angleterre par l'Espagne et Cauchi le remplaça par Mathieu en janvier 1943.

Mathieu avait raconté à Cauchi qu'en 1940 il avait préparé et réussi le concours d'entrée à Saint-Cyr, mais qu'il n'avait pas voulu rejoindre la 127e promotion "Maréchal Pétain". Il avait donné sa démission et avait entrepris des études de lettres tout en cherchant à gagner Londres. Il espérait y parvenir dans un proche avenir avec l'aide de sa fiancée Christiane Cuirot, qui était la secrétaire du capitaine Burcez du 4e bureau de l'État-Major à Vichy.

Mathieu apparut sérieux et efficace dès ses premières missions et, comme Cauchi, s'était totalement impliqué dans les réseaux de renseignements Mithridate puis Navarre, et voyageait beaucoup.

Mathieu finit par remplacer complètement Cauchi pour la Région 6 avec tous les contacts que cela impliquait.

C'est à Mathieu que nous remettions les faux papiers qu'il nous commandait; c'est Mathieu qui, en juillet 1943, alla pendant une semaine instruire les jeunes Maquis de Gelles-Prondines, où ses connaissances acquises pendant sa préparation à Sant-Cyr firent, paraît-il, merveilles.

De son côté, la Gestapo ne perdait pas de vue ses objectifs : démanteler l'université de Strasbourg et ramener de force dans la "mère patrie" environ 500 enseignants et étudiants alsaciens-lorrains.

Le 24 juin 1943, ce fut la rafle à la Gallia, rue Rabanesse, foyer des étudiants alsaciens-lorrains : les étudiants présents furent arrêtés et déportés.

Selon les dépositions de Mathieu, il y en eut "environ 35". Le 25 novembre 1943, la Gestapo de Vichy et celle de Clermont-Ferrand, appuyées par une unité de la Luftwaffe, organisèrent la Grande Rafle contre l'ensemble des facultés. Cette fois-ci, Mathieu non seulement était présent parmi la Gestapo, mais il participa activement à toutes les opérations.

Notre Secrétaire général, Charles Bérénholc, était ce jour-là à la faculté des sciences. Il fut pris, auprès du doyen Forster, et miraculeusement relâché.

Avec Roth et Kaltseiss, Mathieu entra de force au secrétariat de la Grande Université pour s'emparer des adresses des professeurs : c'est dans ces circonstances que le professeur Collomb, qui tentait de s'y opposer, fut abattu sur place.

Avec Bisenius et Ursula Brandt, il participa au triage des personnes arrêtées, n'hésitant pas à dénoncer ses camarades, qui, munis de faux papiers, avaient échappé au contrôle des Allemands.

Selon le télégramme envoyé par Abetz à Berlin : "1.200 personnes furent arrêtées, 600 d'entre elles relâchées sur le champ, ainsi que le reste après vérifications plus précises, sauf 110".

Après différentes péripéties, Mathieu et ses complices furent reconnus et ramenés à Clermont-Ferrand pour être emprisonnés le 13 septembre 1944, un mois après leur départ précipité de la Gestapo.

Condamné à mort, Mathieu fut fusillé le 12 décembre 1944.

Cauchi fut arrêté à Paris le 4 avril 1944. Déporté à Buchenwald, il fut abattu par les Allemands le 18 avril 1945, lors du transfert du camp à l'arrivée des Américains.

Cauchi, à titre posthume, a été homologué capitaine et décoré de la Croix de Guerre avec palmes et de la Légion d'Honneur.


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