Aimer mon Pays

Par Odette GELAIN
Membre des Amitiés de la Résistance
Président des Croix de Guerre du Gers
Maire de Pouy-Roquelaure (1988 - 2001)

Quelques années après la libération, on me demandait encore avec curiosité les raisons de mon engagement dans la Résistance. Chaque fois, la question me semblait saugrenue. C’est seulement lorsque j’ai constaté la dégradation dans le système d’éducation des jeunes et surtout des familles que j’ai compris comment, tout naturellement, on forge l’avenir d’un enfant et, par l’éducation, on peut le conduire vers l’honneur ou son contraire.

Je vins au monde par une magnifique journée d’un mois de février. Il faisait un temps exceptionnel dans ce morceau de Lorraine souvent glacial à cette époque et l’on ouvrit les fenêtres afin que les rayons de soleil viennent caresser la jeune accouchée et son bébé. Je fus accueillie, ma sœur également l’année suivante, avec beaucoup d’amour.

Du plus loin que je me souvienne, je me vois sur les genoux de mon père ; j’avais trois ans et récitais les fables de Florian. J’avais quatre ans lorsque mon père m’emmena à Art-sur-Meurthe devant un monument élevé à la mémoire d’une armée napoléonienne anéantie par la peste et il m’expliqua qui était Napoléon.

Mon père, qui avait vingt ans en 1913, avait beaucoup souffert pendant quatre ans, notamment dans la Somme. Après le repas du soir, nous parlions beaucoup et nous écoutions des souvenirs de guerre. Nous connaissions par coeur le nom des officiers du 12e dragon et nous apercevions comme dans un rêve ceux de ces officiers qui sortaient les premiers des tranchées en criant : «à l’attaque», l’hécatombe qui s’ensuivait et puis le silence troublé par les gémissements des blessés. Tout cela, nous l’avons entendu souvent et avec la même émotion. En même temps, nous apprenions l’amour de la patrie et la haine de la guerre. Avant d’apprendre, à l’école, le passé de la France, l’histoire est venue vers moi par des anecdotes que me racontait mon père : le petit tambour du pont d’Arcole qui était mort en battant la charge et puis le grand Ferré qui, au moment de la guerre de cent ans, avait, à lui seul, alors qu’il était malade, trucidé une bonne vingtaine d’Anglais, puis était allé se recoucher pour mourir.

De son côté, ma mère portait toujours le deuil de son frère, mort à quinze ans, en 1914, alors qu’en qualité de scout, il portait le courrier aux fantassins à pantalon rouge dans les bois du grand couronné. La même année, avec la permission de son père qui avait signé une décharge, elle s’était enrôlée à l’hôpital d’armée N°1, elle avait dix-sept ans. Son grand père avait fait la guerre de Crimée et la campagne d’Italie ; elle en gardait une relique, un grand ruban vert sur lequel six agrafes portaient les noms d’Alma, Balaklava, Inkerman, Sébastopol et Solférino - je ne me souviens plus du dernier nom ni dans quel ordre ils étaient disposés.

De ma jeunesse, il me reste dans la tête un grand drapeau tricolore. J’avais vingt ans lorsqu’arriva le temps de la défaite et du malheur, et ce fut la panique. La file de fuyards s’étendait à perte de vue, les malheureux emmenaient sur des charrettes des objets hétéroclites ; parfois un malheureux chien attaché au véhicule marchait tête et queue basses, mêlé à la cohorte de l’exil. Parfois, dans ce défilé fantomatique, une brouette servait de lit de repos à une grand mère exténuée, emmenée par son petit fils. La ligne Maginot, qui devait nous préserver des invasions des Huns et des Barbares, n’avait pas tenu ses promesses et les soldats reculaient en livrant bataille. Je me souviens de ce capitaine qui avait pris position devant les murs de notre propriété afin d’empêcher les Allemands de traverser la Meurthe. Pauvre capitaine ! Dans les chars bombardés qui s’enflammaient, les petits soldats de vingt ans, pris dans leur cercueil d’acier, poussaient des hurlements de douleur et d’effroi jusqu’au moment où la mort venait les libérer. Et puis le silence, un silence tragique. Les petits soldats et leur capitaine gisaient sur le bord de la route. Alors on entendit des interpellations gutturales de ceux qui devaient nous tenir compagnie si longtemps. Nous étions au 18 juin 1940, il était midi, la Meurthe et Moselle faisait désormais partie de la zone interdite, située aux frontières des anciennes frontières germaniques… Tout cela conditionne un jeune esprit.

Début 1942 j’appris que des gens poursuivis par la police allemande, cherchaient à passer en zone libre. Je proposai de les aider. Si j’étais première en histoire, j’étais nulle en géographie, j’étais plus douée pour le rêve du passé que pour la réalité ; alors, tout naturellement, mon père me montra sur la grande carte affichée sur la mur la ligne de démarcation et les villages proches l’un de l’autre ; l’un dans la zone occupée, l’autre dans la zone dite libre, il s’enquit des trains, de leurs horaires, de leurs correspondances, me donna un plan et son autorisation. C’est ainsi que je débutai dans une résistance toute personnelle, ce ne fus pas aussi facile que je croyais. Grâce soit rendue aux employés de la gare de Besançon.

Quel chemin accompli depuis 1941, lorsque j’étais étudiante à la faculté des sciences de Nancy. Je préparais le PCB. J’avais peu de camarades, certains jeunes gens considérant que les femmes ne devaient pas avoir de trop hautes ambitions. À cette époque j’ai connu une seule étudiante en médecine, de plus elle était énorme et moche, il fallait vraiment avoir le sens de la provocation. Malgré tout, j’appris par l’un d’entre eux, moins bête que les autres, que des Belges poursuivis par le Gestapo cherchaient à s'échapper et ne trouvaient personne. Je me dis qu’après tout, je pouvais essayer.

Un jour de janvier 42, sur le quai de la gare de Nancy, vers 7 heures du matin, trois personnes apparurent, elles étaient israélites et fuyaient le Belgique. Elles étaient suivies à bonne distance par un couple accompagné de mon camarade, qui me fit signe qu’ils étaient ceux que j’attendais. Très vite, je les fis monter dans le train en partance pour Besançon. De là nous nous rendrions à Arc-et-Senans où je pensais trouver un passeur. À Besançon se posait un problème, il aurait été imprudent d’attendre la correspondance sur la quai de la gare. Aussi je dirigeai les pauvres malheureux vers la partie réservée aux bagages. Un employé comprit très vite la situation, nous procura un endroit discret et nous prévint lorsque le train pour Arc-et-Senans fut prêt à partir. A l’arrivée, je fus un peu paniquée, mon enthousiasme commença à se refroidir. Je fis attendre mes nouveaux amis dans un café proche de la gare et repartis demander au chef de gare comment on pouvait accéder à la France libre. J’appris que le passeur venait d’être arrêté mais que je pouvais tenter de gagner Villers-Tarley et de là Mont-s/Vaudray, le but de notre voyage. Surtout ne pas prendre la route, passer par les champs. Nous étions en hiver, la neige recouvrait tout le paysage. Nous avions tous les pieds mouillés mais personne ne se plaignait.

Enfin Villers-Tarley apparut. Un café nous accueillit et nous offrit un peu d’eau chaude colorée, ce qui nous procura un grand bonheur, de la bouche jusqu’à l’estomac. Là encore, aucun passeur, la patronne nous indiqua le chemin et nous recommanda de nous promener la nuit plutôt qu’en plein jour. Je me souviendrai toujours de cette nuit de pleine lune, la neige semblait lumineuse et nos silhouettes gris foncé. Nous gardions le silence. Après avoir marché un temps qui me sembla long sur une sorte de digue, nous avons plongé dans la vallée et à quelque distance, la masse sombre d’une maison nous a fait hâter le pas. Une porte s’est ouverte et nous avons été saisis par la chaleur et le bruit de conversations. Il y avait là une dizaine de personnes, accompagnées de deux passeurs. Comme il n’y avait pas de chambre pour tout le monde, nous nous sommes allongés sur le plancher après avoir avalé un bol de soupe bouillante (un très gros bol). Malgré mon corps qui tardait à se réchauffer, j’ai dormi profondément.

Le lendemain, après avoir vu mes protégés monter dans le tombereau d’un fermier, qui, par de petits chemins, les emmenait à Lons-le-Saunier, j’ai pris le chemin du retour en pensant que, n’ayant aucun sens de l’orientation, j’avais certainement bénéficié de la protection divine.

J’ai recommencé à plusieurs reprises jusqu’au jour où il n’a plus été possible de passer par Villers-Tarley.

Toujours avec ma carte, j’ai calculé que Champagne sur Loue était l’endroit idéal. Ce que je retiens, c’est le nombre de kilomètres parcourus au pas de charge pour arriver à bon port.

En m’adressant au secrétaire de mairie, j’avais trouvé un passeur. C’était un brave homme d’Italien qui demandait un peu d’argent en récompense de ses services. À noter que le secrétaire de mairie fournissait fausses cartes d’identité et cartes de ravitaillement. Deux fois, tout a bien marché. La troisième fois, accompagnée de cinq israélites dont deux adolescents, je me suis rendue au lieu du rendez-vous où j’ai trouvé trois prisonniers évadés qui tentaient l’aventure. Huit personnes, cela faisait beaucoup. C’est ainsi que, dans la nuit, nous sommes partis vers l’espoir, le passeur devant, moi derrière. Normalement j’aurai pu laisser le passeur seul avec la petite troupe, seulement il se trouvait une vieille dame cardiaque, fatiguée d’avoir tant marché dans la journée et que je devais soutenir. Le passeur m’avertit que, si je n’allais pas plus vite, nous ne passerions pas dans les temps. Et puis ce fut le miracle, la terre promise était là.

Alors, nous sommes repartis tous deux en courant et silencieusement, nous avons refait le trajet à l’envers. Nous arrivions à la limite de la ligne de démarcation lorsque j’ai aperçu deux ombres qui faisaient corps avec deux pieux dressés de chaque côté du chemin, un chien était couché à leurs pieds. J’ai su, à ce moment, ce que peut éprouver un condamné à mort se rendant à l’échafaud. Le passeur eut le temps de me dire : «ne vous sauvez pas». Les deux silhouettes nous ont barré le chemin et ont simplement dit : «suivez-nous».

C’est ainsi que cette nuit là j’ai couché au château d’Écleux, pas dans la chambre d’invité mais dans une sorte d’oubliette qui avait une ouverture tellement bardée de fer qu’il ne fallait pas penser à l’évasion. J’ai bien dormi. Le lendemain, départ à pied vers Arbois, encadrée par deux réservistes allemands tenant chacun son vélo.

Ironie du sort, nous sommes passés par Villers-Tarley. À Arbois, on me fit entrer dans un ancien couvent converti en prison. Le directeur parlait très bien français, et pour cause, il avait été ouvrier chez Peugeot à Sochaux pendant de nombreuses années, ô cinquième colonne. Mon plus mauvais souvenir, le nombre incomptable de punaises qui avaient élu domicile dans ma cellule. Toutes les semaines, deux autobus arrivaient, les familles étaient séparées, les femmes et les enfants dans l’un, les hommes dans l’autre. Je n’ai jamais oublié les regards de détresse des uns et des autres. Ces hommes et ces femmes étaient soit juifs, soit lorrains de la Lorraine annexée. Nous ignorions leur destination, ils partaient, paraît-il, pour des prisons mieux aménagées.

Deux petits Alsaciens, enrôlés malgré eux, tenaient le rôle de cuisiniers. Ils étaient chargés de prendre le pain chez le boulanger. Au bout de quelques jours, l’un d’eux me glissa un papier minuscule et un crayon. Je lus : nom et adresse de la famille. Discrètement, je remis le papier à son expéditeur et les informations furent remises au boulanger.

Pendant ce temps, ma mère, très croyante, se rendait chaque jour à la basilique et y brûlait un cierge devant la statue de saint Antoine (pourquoi saint Antoine ?) et faisait une neuvaine.

Miracle, elle ne pouvait plus douter, au retour du neuvième jour, son cousin Armand Thirion l’attendait pour lui dire que sa fille n’était ni morte ni malade ni blessée, elle était simplement en prison.

Après avoir fait ce séjour en prison, je revins à la vie et c’est ainsi que je fus contactée début 43 par Libération Nord. À partir de ce moment, mes activités furent dirigées et mes initiatives peu fréquentes, sous le prénom de Michèle. Mon rôle consistait à faire les liaisons entre Paris, les Vosges et la Meurthe et Moselle. À Paris, je contactais Jules Rimey qui habitait 7 boulevard Soult. À la Libération, il épousa l’un de ses agents de liaison, une personne charmante et rieuse, il avait soixante-douze ans. Parfois on me demande si la solitude ne pèse pas sur mon existence. Au risque de paraître un peu dérangée, je peux répondre que ne suis pas seule, car toute une armée de fantômes m’accompagne, je n’aperçois plus très bien leurs traits mais ils sont là. Que le secrétaire de Champagne soit remercié pour sa bonté et son humanité. Dans ma mémoire reste également intacte la vision de cette femme d’Arbois, sortant de sa maison pour m’apporter une boisson chaude alors que je marchais entre deux Allemands. Je garde le souvenir des deux petits Alsaciens enrôlés de force qui, avec le boulanger qui fournissait le pain à la prison, servaient de relais entre les prisonniers et la Résistance. Je pense également au petit garçon dont la mère tenait un café restaurant à Montchanin-les-Mines.

Longtemps j’ai fait le projet de leur rendre visite et de leur dire merci mais la vie quotidienne, matérielle, parfois insouciante, une famille, des enfants, tout ce qui faisait remettre à plus tard de si bonnes intentions, tout cela fait que j’ai des regrets et un peu de remords ; la vie passe à la vitesse d’un jet de pierre, je ne le savais pas.

Le cousin Armand adhérait à Libération Nord. Il parla de moi et M. Blache, professeur à la faculté des lettres de Nancy, me demanda si je voulais y apporter ma contribution. C’est ainsi que j’ai l’honneur d’appartenir à la Résistance et d’être présente aux "Amitiés de la Résistance" française.


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