"Mes Frères de l'Ombre"

Extraits de l'ouvrage du Docteur Max Pelletier
Membre des "Amitiés de la Résistance",
Publiés avec l'accord de l'auteur (Editions "J'étais une fois").

D'IMMENSES DRAPEAUX À CROIX GAMMÉE...

Ce 10 mai 1940 fut "un coup de tonnerre dans un ciel serein" et la France se réveilla au hurlement de ses sirènes. Nous entrions dans un monde nouveau auquel des mois de semi-inconscience ne nous avaient pas préparés.

Ces sirènes, nous les avions vues, installées sur nos mairies, et nous nous demandions si elles serviraient un jour. Naïvement, nous étions tentés de les ridiculiser tout comme cette affreuse peinture bleue dont on avait en hâte barbouillé toutes les vitres des édifices publics pour en cacher la lumière aux avions ennemis. Or nous ne voyions jamais le moindre avion allemand s'aventurer dans le ciel de nos provinces de l'Ouest. Aussi, dès le premier jour de cette fulgurante offensive allemande, les Français furent-ils brutalement projetés dans un monde nouveau.

Dès lors, chacun prit l'habitude d'allumer son poste de radio aux heures d'émission des bulletins d'information et de lire avidement dans les journaux quotidiens les communiqués officiels et le détail des opérations militaires.

Lorsque les premiers réfugiés arrivèrent à Angers, l'atmosphère se fit plus dramatique. De longues files de voitures belges débouchaient de la route de Paris en créant des embouteillages monstres sur le boulevard Foch.

Si nous étions à la fois surpris et émerveillés par le nombre de belles voitures américaines que conduisaient nos voisins du Nord, nous en découvrions avec tristesse le contenu : des gens entassés par familles entières, emportant quelques meubles et matelas attachés sur les toits et sur les coffres... C'était un spectacle lamentable et, sous. ce chargement ridicule, les capots autrefois orgueilleux et rutilants semblaient vouloir dissimuler des noms prestigieux : Ford, Dodge, Oldsmobile...

Le 20 mai je compris enfin que nous étions en plein drame. J'étais alors un jeune secrétaire général des "Jeunesses de l'Empire français" dont le Président, Jean, était le fils d'Édouard Daladier.

Les conférences, que nous organisions pour apporter notre aide aux soldats coloniaux, nous amenaient à recevoir, de temps à autre, des officiers. Ils nous apprenaient beaucoup sur la situation réelle et ne semblaient pas voir d'issue à cette bataille mal engagée. Quelques conversations avec les soldats anglais auxquels j'avais acheté des "Wildwoodbine" note me firent comprendre que l'Angleterre continuerait la guerre, quoi qu'il arrive.

Au lycée, les cours étaient rares. On parlait de repousser et même de supprimer la session de juin du baccalauréat.

Je décidai donc de partir pour l'Angleterre !

Mais je n'étais pas majeur. Pendant quinze jours se déroula une véritable bataille familiale car il me fallait, pour obtenir un passeport, l'accord et la signature de mon père. Après m'avoir donné son consentement, il me le retira, sur la pression de ma belle-mère.

Ma mère était décédée en 1929 et mon père s'était remarié l'année suivante. Un conseil de famille avait alors été formé, avec mon père comme tuteur et mon grand-père maternel comme subrogé tuteur.

Si je partais et si j'étais tué au cours des hostilités, mon grand-père, en tant que subrogé tuteur, aurait réclamé ma part d'héritage, ce qui aurait démantelé la propriété familiale que ma belle-mère considérait comme sienne. C'était là le véritable nœud de l'affaire.

Je me souviens encore du jour où je devais retirer ce passeport à la Préfecture d'Angers. Ma belle-mère m'avait retenu sous un faux prétexte. Elle me trouva une course urgente à faire à Quincé, dans le seul but de me faire arriver à la Préfecture après que mon père y eut fait annuler mon dossier.

Elle réussit, à quelques minutes près, car je croisai dans les couloirs de la Préfecture mon père sortant tout juste du Bureau des passeports.

Mais, grâce à l'intervention de personnes favorables à mon projet, je pus faire rédiger une lettre adressée à mon père par laquelle mes grands-parents prenaient la responsabilité de mon voyage et en assumaient les frais.

Le 6 juin, j'obtins enfin mon passeport et je partis pour Saint-Malo afin d'embarquer au plus vite. Malheureusement, entre-temps, les Anglais avaient décidé, face au risque d'infiltration en Angleterre d'agents de la "Cinquième colonne", de vérifier tous les passages en exigeant un visa, en plus du passeport.

J'adressai immédiatement une demande de visa au Consulat de Grande-Bretagne à Nantes, dont dépendait le Maine-et-Loire, et je donnai mon adresse à Saint-Malo. Je m'installai dans un petit hôtel près du port, guettant chaque jour le courrier... et le visa.

Mais il n'arrivait pas.

J'étais déjà allé plusieurs fois sur le port où de nombreux Malouins inquiets discutaient fébrilement autour des bateaux anglais. Des troupes anglaises arrivaient chaque jour en grand nombre, s'alignaient sur le quai et embarquaient. Manifestement, elles repartaient au plus vite pour l'Angleterre.

Tout en parlant avec les tommies, de colonne en colonne et de bateau en bateau, je réussis un jour à monter à bord de l'un des bâtiments. Mais les consignes étaient strictes: chaque homme fut contrôlé sur le pont bien avant le départ. Lorsque je fus déniché par un gradé, ce soir du 12 juin, j'eus beau expliquer que je désirais contracter un engagement dans l'armée anglaise, on me pria - fermement - de redescendre sur le quai. La passerelle fut remontée dès mon départ et, à la nuit tombante, tous les bâtiments appareillèrent.

Les bateaux étaient surchargés d'hommes et de matériel, bien qu'on ait emporté le moins possible de véhicules et d'armes lourdes pour laisser la place au maximum de combattants. On assistait ainsi depuis deux jours à une dramatique liquidation de matériel anglais. Certains civils français rachetaient des motocyclettes que les soldats britanniques leur abandonnaient pour une bouchée de pain.

Mais, bientôt, la consigne d' "allègement" se transforma en ordre de destruction de tout ce qui, ne pouvant être rapatrié en Grande Bretagne, risquait de tomber entre les mains de l'ennemi, qui déferlait déjà vers la Normandie. Des camions militaires furent ainsi descendus sur les plages à marée basse, et conduits le plus loin , possible afin qu'ils soient recouverts et détériorés à la marée suivante. On en avait auparavant cassé les moteurs et crevé les réservoirs à grands coups de pics.

Certain de ne pouvoir passer en Angleterre par Saint-Malo, je pris le chemin de la Bretagne dès le lendemain matin. A Combourg, un automobiliste me conduisit jusqu'à Hédé. Plus loin, près de la forêt de Rennes, je me mêlai enfin à des troupes anglaises. On me mit entre les mains un Garand 7,62 à tir rapide, et je participai aux derniers combats de cette arrière-garde à laquelle s'étaient joints les débris de la Xe Armée française. C'était pour moi le début de la Résistance.

Tout s'acheva dans un petit bois au-dessus de la gare de Rennes dans un vacarme ininterrompu d'explosions. La gare fut bombardée le 17 juin et, pendant quelques heures, impuissants, nous dûmes contempler le carnage. Les bombes étaient tombées sur un train de munitions que, par malheur, jouxtait un train sanitaire bondé de réfugiés. Les munitions n'arrêtaient pas d'exploser faisant quantité de morts et de blessés et les secours démarraient difficilement dans cet enfer.

Je restai quelque temps à plat ventre près d'un Anglais qui avait la cuisse transpercée par un éclat. Avec l'aide d'un soldat français, je lui fis un garrot de fortune. Dès que le grondement du sol sous nos têtes commença à faiblir, il nous fut enfin possible de nous diriger vers les voies.

Les blessés furent alors emmenés dans les hôpitaux et nous nous transformâmes en brancardiers. La ville de Rennes présentait un spectacle de désolation. Dans les salles des services hospitaliers, comme en ville, une épidémie de dysenterie commençait à se répandre. Elle fit des ravages dans l'Ouest et notamment à Laval, où les décès furent nombreux.

Mais je n'étais que lycéen, et pas encore étudiant en médecine pour être utile dans ces circonstances. Je sautai dans un camion français qui filait sur Angers et, dans la nuit, je me retrouvai à Quincé chez mes grands-parents.

Dans tous les villages que nous traversions, la rumeur courait que, dès leur arrivée, les Allemands arrêtaient tous les jeunes gens de plus de dix-huit ans. On envoya donc le jour même tous les jeunes à bicyclette vers le Sud. Nous avons ainsi roulé jusqu'à Argenton-Château dans les Deux-Sèvres. A peine avions-nous déjeuné que les Allemands entrèrent dans le pays et bloquèrent une compagnie d'infanterie française sans qu'elle puisse résister.

Les Allemands s'adressèrent alors à la population d'Argenton-Château, demandant à chacun de rester chez soi ou à son travail, et semblèrent assez calmes dans les premières heures.

Mais comme le rassemblement des soldats français ne se faisait pas à leur convenance, les Allemands commencèrent à s'énerver et cherchèrent des soldats dans chaque maison. Enfin, toute la compagnie fut rassemblée sur la place et, toutes les rues étant bloquées, une mitrailleuse fut pointée sur nos soldats. Il s'agissait bien sûr d'un avertissement à tous ceux tentés par une évasion.

Cela nous fit une très pénible impression : pour la première fois, les Français voyaient leurs soldats prisonniers d'un ennemi menaçant. Les ordres devinrent secs, se transformèrent en hurlements. La compagnie s'ébranla tristement. Sans un mot, sans un geste, abasourdis, ils partaient vers l'inconnu, ne se doutant pas que beaucoup ne reviendraient que cinq ans plus tard des rives de la Baltique ou du fond de la Bavière.

La bataille était perdue. L'occupation commençait. Déjà, les Allemands restés dans la ville réquisitionnaient des œufs, de la viande, du vin.

A tous ceux qui se demandaient ce qu'exigerait l'Allemagne, la même réponse était faite: "Rien. Vous continuerez à vivre normalement. Seulement, il est probable que nous reprendrons l'Alsace et la Lorraine !".

La vue de ces soldats teutons occupant mon pays et parlant de reprendre l'Alsace-Lorraine, le départ en longues colonnes de nos soldats pour la captivité, tout cela me fit serrer les poings de rage et je jurai de résister.

L'appel du Général de Gaulle avait été lancé le 18 juin. Depuis fin mai j'avais décidé de continuer la lutte. Mon adhésion à l'appel du 18 juin fut donc immédiate.

Très vite rentré à Angers, je retrouvai Jan Rolland au lycée. Jan était un Lorrain dont la famille venait de se réfugier en Anjou. Son père était instituteur à Coutures, à une vingtaine de kilomètres d'Angers. Jan était furieux et voulait entreprendre immédiatement des actions anti-allemandes.

Jamais je n'ai rencontré un patriote comme lui, aussi volontaire, aussi courageux, d'une témérité qui lui faisait oublier tout danger.

Il fallait s'organiser et j'allai à Saint-Saturnin voir mon camarade d'enfance Roger Saulnier. Il était lui aussi très excité. Je réussis à les convaincre tous deux d'attendre quelques semaines en observant les réactions des Angevins et surtout, avec toutes les précautions nécessaires, prendre des contacts. Nous avions dix-neuf ans, aucune expérience, et il nous fallait des chefs.

La population abasourdie découvrait les Allemands avec curiosité, parfois même avec admiration ! Elle subissait passivement la situation. Beaucoup de Français pensaient que les Allemands ne resteraient que peu de temps en France, qu'ils repartiraient une fois réglés quelques problèmes diplomatiques ou frontaliers. D'ailleurs, ces gens étaient si "corrects" ! On admirait leur discipline, leur matériel, pendant que les Kommandanturs et autres organismes militaires, civils et policiers se mettaient rapidement en place et que l'ennemi, bien déterminé, préparait l'étouffement de notre pays. Personne ne prononçait le mot de résistance, même à voix basse. Les Français ne semblaient pas se rendre compte que tout ce qui comptait dans leur vie, dans celle de leur famille, de leurs concitoyens, risquait de sombrer.

Et pourtant, d'immenses drapeaux à croix gammée fleurissaient sur toutes les façades des édifices publics et des grands hôtels et proclamaient : "les nazis sont chez vous, votre pays est devenu une colonie allemande !"

Le baccalauréat escamoté, je dus refaire une année de philosophie car je n'avais pu suivre régulièrement les cours. À partir de novembre, je menai de front lycée et Résistance.

J'avais loué une chambre au 95 de la rue Bressigny, pratiquement en plein centre ville, et petit à petit, je transformai cette chambre en dépôt d'armes et de munitions.

Ayant rapidement pris contact avec le Front national des Étudiants, j'intensifiai mon travail avec Jan Rolland. Jan avait une spécialité : il se levait tôt pour repérer les camions allemands en stationnement dans la ville. Il avait le don de deviner ce que contenaient ces camions et savait s'y glisser comme une ombre. Vers six heures du matin, il frappait à ma porte et me remettait un casque, un revolver, un ceinturon, parfois une baïonnette ou des munitions. Je classais tout cela dans le haut d'un grand placard et, quelques jours plus tard, je faisais ma livraison à un endroit précis et caché, entre Trélazé et Saint-Barthélémy. C'était un trajet de quelques kilomètres seulement mais qui me paraissait terriblement long Je déposais mon chargement, sans en savoir plus, et une autre personne, sans doute postée près de là, prenait le relais. Mais je n'ai jamais eu aucun contact avec elle.

Les premiers tracts de la France Libre, lancés par les avions anglais, avaient peu à peu réveillé certaines consciences. Quelle joie et quelle espérance nous apportaient ces photographies du Général de Gaulle passant en revue des détachements des Forces Françaises Libres, quelque part en Angleterre !

Les premiers réseaux s'organisèrent. Roger Saulnier me fit travailler en me fournissant de volumineux paquets de tracts venus de Londres. Nous fûmes ensuite en relation avec Tardat, c'est à dire le Réseau Castille, à ce moment-là Confrérie Notre-Dame. Plus tard, lorsque la Résistance fut unifiée, j'eus également l'occasion de distribuer des tracts des F.T.P. que me fournissait Launay.

Nous écoutions chaque soir les émissions diffusées par Londres. Mais nous avions aussi des nouvelles et des contacts plus directs. Pourtant, ce n'est qu'à la Libération que j'ai su que mon professeur d'anglais, monsieur Jousseaume, était le contact radio de nos groupes de résistance.

Un jour, je reçus la visite d'un ancien officier que j'avais connu aux Jeunesses de l'Empire français. Il me parla surtout de la marine allemande et des travaux entrepris sur la côte atlantique par l'Organisation Todt. Il me fit comprendre que Londres désirait des renseignements et qu'il faudrait envisager des "actions précises".

Le soir même, j'expliquai à Jan Rolland pourquoi nous devions nous intéresser à Saint-Nazaire. Dès le lendemain matin, nous avions rendez-vous à la gare d'Angers et nous prîmes le train pour Nantes. À Nantes, la recherche de plans de Saint-Nazaire, quelques flâneries pour entendre les conversations des Nantais, quelques questions autour de nous, occupèrent toute la journée.

Prendre le train pour Saint-Nazaire le lendemain fut autrement angoissant. Au fur et à mesure que nous approchions de la ville, le train s'arrêtait plus souvent et plus longuement et les soldats allemands se multipliaient.

Nous ne nous exprimions qu'en allemand dont j'avais à l'époque une bonne connaissance. Quant à Jan, il parlait couramment cette langue et possédait en outre un vocabulaire populaire très étendu. Il maniait traits d'esprit et plaisanteries aussi facilement que n'importe quel soldat de la Wehrmacht.

Il nous fallait sauter à contre-voie dès que le train aurait assez ralenti après son entrée en gare. Il n'était pas question de sortir en même temps que les rares civils et les nombreux Allemands car nous ne pouvions nous permettre un contrôle. Nous dûmes donc faire du plat ventre sous les trains qui stationnaient en gare pour atteindre les voies de garage.

Une fois relevés, et après avoir rectifié notre tenue, nous avons repéré une sortie près des ateliers. Jan s'engouffra dans ces bâtiments avec sa souplesse habituelle pendant que je gardais l'entrée et que je surveillais les allées et venues des Allemands. Je n'ai jamais su ce qu'il y avait détruit.

Jouant le rôle d'employés de la voie et tout en disant des banalités en allemand, nous prîmes la sortie du personnel où une sentinelle allemande montait la garde. En sortant, Jan fit un signe amical à la sentinelle et lui lança une plaisanterie. L'autre éclata d'un gros rire. Nous nous retrouvâmes dans les rues de Saint-Nazaire.

Il est impossible de dire les ruses et la chance nécessaires pour arriver jusqu'au port, y repérer les abris des sous-marins allemands, pour prendre un maximum de notes et faire de nombreux schémas.

Tout le port était camouflé par un très long mur sur lequel les Allemands avaient peint des arbres et des silhouettes pour tromper les commandos anglais. Du bout d'une jetée, nous nous sommes rendus compte que, vu de la mer, l'ensemble représentait un boulevard avec de calmes et innocents flâneurs. L'effet était saisissant et ce décor cachait parfaitement les installations portuaires et les bâtiments allemands.

Il fallut rentrer à Angers après deux autres jours passés à Saint-Nazaire à rassembler le maximum de renseignements. Nous prîmes de nouveau le train, mais seulement à partir de Nantes qui était officiellement le but de notre voyage. Jan s'était en effet rendu à l'Institut polytechnique de l'Ouest pour y préparer son inscription. Il y entra réellement en octobre 1942.

Notre groupe du Front national des étudiants intervint à deux reprises dans des manifestations qui dégénérèrent en bagarres.

La première eut lieu lors de la visite de Lamirand, alors ministre de l'Éducation à Vichy, venu faire une conférence à l'Université catholique d'Angers. La salle était remplie d'une majorité de collaborateurs qui apportaient leur soutien à l'orateur. La bagarre éclata et les chaises métalliques servirent d'armes et de boucliers. Finalement, nous succombâmes sous le nombre et nous fûmes expulsés de la salle. Auparavant, on nous obligea à passer dans un couloir entre une double haie de jeunes collaborateurs qui nous frappaient et nous injuriaient au passage. Il fallut ensuite se disperser rapidement et rentrer chez soi soigner plaies et bosses.

L'autre manifestation eut lieu à l'automne 42, quand Doriot vint tenir un meeting avec ses troupes au Cirque-Théâtre d'Angers. Nous étions cette fois plus nombreux mais ce fut tout aussi dur. Lorsque les hommes de Doriot, en uniforme allemand, nous virent avancer vers eux avec des cris hostiles, ils défirent tous leurs ceinturons et se ruèrent sur nous. Se servant de la boucle des ceinturons comme d'un knout, ils les faisaient voltiger en l'air avant de les laisser retomber sur nos visages.

Nous fûmes refoulés dans la rue de la Roë et dans les ruelles adjacentes. Il fallait fuir pour ne pas être arrêtés et nous nous réfugiâmes dans des immeubles voisins. Mais des éléments douteux s'étaient infiltrés parmi nous et, cette fois, nos noms avaient été relevés.

Le lendemain après-midi, comme je travaillais tranquillement dans ma chambre de l'hôtel Saint-Jacques, j'entendis frapper à ma porte et quelqu'un cria : "Police ! Ouvrez !"

J'avais changé de domicile pour la énième fois afin de ne pas attirer l'attention sur mes allées et venues et sur les visites que je recevais. Suite à une nouvelle organisation du Réseau Castille, les armes et les munitions ne se trouvaient plus chez moi. Des cachettes en pleine nature s'étaient rapidement révélées indispensables. Il ne me restait que quelques documents et matériel moins compromettant que j'avais dissimulés sous le fauteuil.

La perquisition dura une heure. Trois policiers vidèrent tout ce qui était dans ma chambre, descellant les glaces pour vérifier qu'aucun papier n'était glissé derrière, feuilletant mes livres, mes cours manuscrits, lisant mes lettres (rien que des lettres banales d'amis ignorant tout de mes activités dans la Résistance) mais aucun n'eut l'idée de déplacer le fauteuil...

N'ayant rien trouvé, ils décidèrent quand même de m'emmener dans un commissariat de police pour y subir un interrogatoire. Comme j'avais été reconnu à la manifestation de la veille, et que je n'y étais pas en simple spectateur, on me fit signer une déclaration dans laquelle je reconnaissais, en termes assez flous, que je n'étais pas d'accord avec la politique, nationale du Maréchal Pétain...

Après m'avoir menacé de m'envoyer dans un camp de concentration, on finit par me relâcher tard dans la nuit en me faisant les recommandations d'usage sur ma conduite future...

Fin 42, tout devint plus difficile. Jan était à Nantes, Roger à Saumur. Les actions, surtout de renseignements, avec le Réseau Castille étaient plus nombreuses et plus complexes. Les noms des membres du Front national des étudiants étaient pour la plupart connus de la Milice et de la Gestapo.

La dernière action à laquelle je fus mêlé à Angers concernait la préparation de l'incendie de la L.V.F. rue Baudrière. On m'avait recommandé de ne pas prendre part à la dernière phase de l'action, de quitter le quartier à 19 heures et de me trouver un alibi à partir de 21 heures. Ainsi lorsque l'incendie se déclara, j'étais au théâtre où je me faisais remarquer en allumant une cigarette sous le nez des agents de police. Il était bien sûr interdit de fumer dans la salle, on me fit donc sortir et on me demanda mes papiers.

Quelques semaines plus tard, j'étais loin d'Angers lorsque mon père reçut une convocation du tribunal correctionnel. Il s'y rendit à ma place pour répondre du délit d'infraction au règlement du Théâtre municipal d'Angers. On lui demanda pourquoi je ne me présentais pas moi-même et il répondit, ce qui était vrai, qu'il ne savait pas où j'étais. Les juges n'auraient eu qu'à traverser le Champ de Mars et entrer à la Kommandantur, juste en face, pour obtenir ma nouvelle adresse...

Pour Roger, pour Jan et pour moi, la situation était devenue tellement dangereuse que nos chefs avaient dû précipiter les choses. Jan, agent 7722, fut envoyé en mission en Savoie. Il restait à confier une autre mission, loin d'Angers, à Roger, alias Mac Regor, et au "Père Max"...

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Cet extrait de ce court récit d'un des nombreux épisodes de cette lutte intérieure contre l'envahisseur, lutte avec et sans armes, avait pour but de rappeler des noms qui, comme des milliers d'autres, sont aujourd'hui oubliés.

Lieux de combats, de geôles, de souffrances.

Noms d'amis suppliciés en pleine jeunesse.

A l'occasion du premier anniversaire de l'exécution de Jan Rolland, son père, expliquant comment il avait pu survivre et surmonter son désespoir, écrivait qu'il s'était alors souvenu des paroles de l'un de ses chefs de l'autre Grande Guerre :

"Vous devez accepter de vivre, car vous aurez à porter un témoignage".

Paris, le 29 novembre 1984


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