Le Cardinal SaliègeSon Eminence le Cardinal Saliège
Chef de la Résistance Spirituelle


Les circonstances révèlent la personnalité d'un homme, celle de Jules Gérard Saliège, qui n'avait pas attendu l'occupation pour apparaître déjà en un relief singulier. La prise de position jaillie comme l'éclair le 22 août 1942 au moment de la déportation des juifs fut la manifestation de son tempérament, de son orientation spirituelle profonde, de sa conscience de prêtre du Christ, et successeur des grands évêques défenseurs de la cité.

Il naît dans le Cantal le 24 février 1870, à quelques kilomètres de Mauriac, à Crouzit Haut.

Élève au petit séminaire de Pleaux, tout proche et qui jouissait sous la direction du chanoine Mauriac d'une réputation certaine, il y fit des études brillantes qu'il compléta au grand séminaire de Saint-Flour puis à Paris au séminaire Saint-Sulpice. Le 21 septembre 1895, il est ordonné prêtre en la chapelle de l'évêché de Saint-Flour.

Professeur au petit séminaire de Pleaux, tout d'abord de mathématique, puis trois ans plus tard de philosophie, il ne perdit jamais le souvenir de cette ville et en garda jusqu'à la fin la nostalgie. Professeur au grand séminaire de Saint-Flour (1903). Puis il est supérieur de cet établissement de 1907 à 1925.

Mobilisé le 5 août 1914 comme infirmier, il obtient le 5 mai 1916 d'être nommé aumônier volontaire. Il fera l'objet d'une citation élogieuse le 23 juillet 1917 pour son dévouement intrépide et son zèle inlassable.

Après la guerre le voici évêque de Gap en octobre 1925. En février 1929 il devient archevêque de Toulouse. Son activité y sera débordante. Il y donnera toute sa mesure.

Cet homme au qualités si viriles fut en 1931 saisi par l'infirmité. Il était paralysé et seul son cerveau fonctionnait. Cette infirmité lui donna encore plus de profondeur.

Le Pasteur des années noires

Ayant difficilement accepté la défaite, il n'accepta jamais l'oppression comme il n'accepta jamais de se taire devant l'oppresseur et se fit l'avocat des persécutés.

Si l'on prend ses textes imprimés, voici ce que l'on trouve dès le 30 juin 1940 "sur la partie à tirer de l'épreuve".

"Nos humiliations et nos malheurs ne font que commencer. L'épreuve, nous l'acceptons d'avance, si dure soit-elle. Nous l'acceptons sans nous plaindre, en dignité humaine et chrétienne.
Cette attitude vous aidera à conserver au cœur la foi chrétienne et l'espérance nationale, double trésor que nulle puissance ne pourra vous enlever...
Dieu veut que nous restions français, que nous gardions l'âme française... Je compte que les catholiques feront leur devoir, qu'ils ne seront pas les victimes d'une propagande suspecte, qu'ils auront soin de redresser les jugements erronés, de répudier les fausses nouvelles, qu'ils sauront se montrer dignes de leur foi chrétienne...
Mes frères, ne vous laissez prendre ni aux flatteries, ni aux menaces. Restez, restez français..." note

La résistance de l'esprit commençait.

Le 1er septembre, un menu propos rempli de sous-entendus :

"Il y a des montagnes qui glissent.
Il y a des nuages qui crèvent.
Il y a des violences qui s'usent.
Il y a des maisons qui s'effondrent.
Il y a des races qui disparaissent.
Il y a des colosses sui sombrent.
Il y a des tremblements de terre qui engloutissent;
Il y a des brimades qui trahissent la faiblesse.
Il y a des radios qui mentent.
Il y a un Dieu qui demeure." note

Parlant des prisonniers le 15 septembre 1940 :

"Il n'y pas deux Frances, il y a une seule France, unie plus que jamais par le malheur, unie plus que jamais dans les mêmes espoirs, les mêmes résolutions...
La France est unie, l'esprit français demeure , l'âme commune vit :
Nous sentons battre en nos cœurs l'âme de nos héros et de nos saints". note

Le 3 novembre 1940 :

"Ce n'est pas gai d'être un peuple vaincu.
Ce qui serait encore pire, ce serait d'être un peuple abattu, sans ressort, se laissant aller à la dérive, sans chercher à dominer les événements." note

Le 13 décembre 1942, un menu propos sur "la morale de l'histoire" :

"L'HISTOIRE n'est pas une morale en action Elle raconte des faits scandaleux. Il y a cependant une loi de l'Histoire. Quelle est-elle ?
C'est qu'il y a une justice immanente à laquelle les peuples n'échappent pas.
C'est que la force s'épuise à son propre ouvrage.
C'est que le droit dure, et que, s'il ne prévaut toujours, il se venge tôt ou tard.
Le bien est plus fort que le mal.
"Pourquoi voit-on alors si souvent le mal l'emporter sur le bien ?
"Parce qu'on ne regarde pas assez longtemps."
C'est la morale de l'Histoire."

Le 10 octobre 1948 sur "l'ORDRE" :

"L'ordre peut n'être que l'organisation méthodique du péché. Il est désordre essentiel.
L'ordre ne peut être que le silence des cimetières : mort de la pensée et de la vie. Il est esclavage.
L'ordre peut être une marche progressive vers la justice. C'est l'ordre vivant. Il faut choisir entre ces diverses conceptions de l'ordre. Un chrétien n'hésite pas."

Dès 1942, son entourage favorisait, et il le savait tous les mouvements de résistance.

En 1943, à l'archevêché même, on imprimait de fausses cartes d'identité. Dans les œuvres, comme à l'archevêché, les gens traqués trouvaient toujours refuge ou aide.

Monseigneur appuya avec force le Père Chaillet pour la diffusion du journal clandestin Témoignage chrétien dès ce fameux numéro "France prends garde de perdre ta liberté" qui courut sous le manteau.

La déportation des juifs

À Toulouse, le 8 août 1942, 338 juifs furent rassemblés aux camps de Récébédou et de Noé.

Parmi eux, 200 femmes malades, mères de familles avec leurs enfants, femmes âgées. Départ le 8 août.

Le 10 août, nouveau départ - 280 personnes - 300 le 24 août.

Par le curé du Portet, aumônier au dévouement inlassable, l'archevêque fut prévenu. Des aumôniers réussirent à sauver plusieurs personnes. Melle Dauty, professeur à Gaillac, révoquée pour activités antinationales, désignée par Monseigneur comme assistante sociale du Comité catholique avait assisté "au départ" des trains.

Bouleversée, elle en parla à l'évêque auxiliaire, à des proches de l'Archevêque qui l'engagèrent à aller le voir. "Monseigneur, ils attendent une voix".

À l'écoute de ce récit, le prélat infirme, ayant consulté quelques prêtres, prit une feuille de papier et écrivit de sa plume malhabile, d'un jet, cette lettre fulgurante sur "la personne humaine".

"22 août 1944
Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits tiennent à la nature de l'homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n'est au pouvoir d'aucun mortel de les supprimer.
Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d'une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.
Pourquoi le droit d'asile dans nos églises n'existe-t-il plus ?
Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur, ayez pitié de nous.
Notre-Dame, priez pour la France.
Dans notre diocèse, des scènes d'épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n'est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères, comme tant d'autres. Un chrétien ne peut l'oublier.
France, patrie bien-aimée, France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine, France chevaleresque et généreuse, je n'en doute pas : tu n'es pas responsable de ces horreurs."

Cette lettre bouleversante, lue en chaire dans le diocèse fut diffusée par la B.B.C., et éveilla bien des consciences. Une forte émotion passa sur la France quand ce texte fut connu.

Il lui exprimait le vœu que l'épiscopat s'élève clairement contre l'oppresseur et qu'il ne paraisse pas donner l'impression d'une sorte de solidarité avec le gouvernement de Vichy.

Et il concluait qu'il lui semblait que Monseigneur avait déjà discerné ce qu'il lui exprimait. note

Le Service du Travail Obligatoire (S.T.O.)

En mai 1943, au moment où se pose le problème du travail en Allemagne, Monseigneur Saliège laisse chacun prend ses responsabilités mais il adresse le 24 mai 1943, aux scouts qui vont partir ce message clandestin :

"Chers Amis,
Vous partez pour l'Allemagne....On peut subir une loi sans lui donner une adhésion intérieure.
Vous partez, c'est un fait. Quelle consigne vous donner ? Celle-ci, rien que celle-ci : "Rendez témoignage à la France, au Christ".
Si humiliée que soit la France, à l'heure actuelle, gardez fièrement l'espérance. Notre cause était juste, on ne vous le dira jamais assez, nous avons perdu la guerre, la justice de notre cause demeure entière...
Observez de plus près : le peuple allemand se croit le peuple choisi, la race élue qui a une mission qu'il tient de son sang, la mission de gouverner le monde. À cette mission, tout est sacrifié, l'individu, la famille. Quiconque ne peut servir à cette mission doit disparaître.
En présence de cet orgueil collectif, vous présenterez la conception française de la vie, conception humaine, pour laquelle la personne compte, pour laquelle les hommes sont frères. Le rayonnement de la France , dans toute son histoire, a été un rayonnement de fraternité humaine...
Vous serez des témoins du Christ. Vous n'ignorez pas que le Christ a beaucoup d'adversaires en Allemagne. On ne veut pas accepter sa doctrine de charité, de pitié, de miséricorde. On ne veut pas du Christ humilié et souffrant, du Christ de la Passion, du Christ qui cache sa force et sa victoire sous une faiblesse et une défaite apparente... (Les Allemands), leurs qualités réelles ont été contaminées par une mystique de force, de violence qui conduit à la ruine. L'orgueil les a perdus...
Vous m'avez compris : vous allez en mission. Ce n'est peut-être pas le but que l'on poursuit, mais c'est la consigne que je vous donne. Vous êtes en mission française, en mission chrétienne." note

Le 9 juin 1944 à 7 heures du matin, Monseigneur Bruno de Solages, les abbés Carrière, Decahors, Salvat sont arrêtés à l'Institut catholique. note

Le même jour vers 9 heures 30, deux officiers allemands en uniforme accompagnés d'un civil se présentent à l'archevêché pour arrêter Monseigneur. La sœur Henriette qui le servait en fut le seul témoin.
"C'est vous Monsieur Saliège, lui dirent-ils ?"
"L'archevêque de Toulouse, c'est moi"
"Nous avons l'ordre de vous arrêter"
"Laissez-moi prendre mon manteau"
La sœur intervient : "Vous n'y pensez pas Messieurs ! Vous voulez arrêter Monseigneur Saliège, vous voyez bien qu'il est infirme et paralysé".
Les allemands tournèrent les talons et ne reparurent plus.

Après la Libération sa popularité devint extrême mais sa santé s'altérant, il mourut le 5-novembre 1956. Son décès souleva l'émotion générale; ses obsèques le 9 furent un immense hommage de la nation à ce grand prélat, à ce Compagnon de la Libération qui avait montré aux heures sombres de notre histoire, lucidité et courage. Il avait été le symbole de l'idée de résistance, dans ce qu'elle avait de plus noble et de plus pur. Il fut l'évêque de la Liberté.

G. L.


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