Le Général De Gaulle
Président du Comité National Français

Le Général De GaulleNos vrais militaires viennent le plus souvent de familles puisées dans nos régions frontières. On y entend plus fréquemment qu'ailleurs peut-être les récits des aïeux décrivant les hordes barbares pénétrant en France, déferlant sur le pays, marée brutale et pillarde tuant et dévastant tout sur son passage.

À Lille, où naquit Charles de Gaulle le 22 novembre 1890, ces récits d'invasion, et plus spécialement ceux de la guerre de 1870-71, joints à l'atmosphère d'une grande ville industrielle, retentissant du bruit des forges et du souffle des hauts-fourneaux, se trouvaient donc réunis les deux éléments qui firent du jeune Charles un soldat et un technicien de l'armée motorisée.

La famille du Général était de moyenne bourgeoisie, universitaire et fortement empreinte de catholicisme. Son père fut, pendant de longues années, professeur de philosophie et de littérature française au célèbre collège des Jésuites de la rue de Vaugirard à Paris. La jeunesse de Charles de Gaulle se déroula donc en grande partie dans la capitale.

Après des études secondaires soigneusement conduites, comme c'est le cas pour tous les jeunes gens à qui l'on veut donner une bonne éducation, il passa le concours d'entrée à l'École militaire de Saint Cyr, et fut reçu en bon rang.

Il sortit de l'École comme sous-lieutenant, en 1911, et changea plusieurs fois de garnison, ce qui lui permit de mieux connaître les diverses régions de la France. Il n'avait pas tout à fait vingt-quatre ans lorsqu'il partit pour la guerre en 1914 en qualité de lieutenant au 33e régiment d'infanterie, sous les ordres du colonel Pétain. Il ne tarda pas à être appelé au commandement d'une compagnie, et ses notes, pendant les deux premières années de la guerre, nous le montrent officier très compétent et fort apprécié de ses chefs.

Le 15 août 1914, le lieutenant de Gaulle fut blessé à Dinant, en Belgique. À peine rétabli, il retourna au front et reçut une deuxième blessure au Mesnil-les-Hurlus, en Champagne, au mois de mars 1915.

Enfin, l'année suivante, il participa avec son régiment à l'héroïque défense de Verdun, et plus particulièrement aux combats qui se déroulèrent dans le glorieux village de Douaumont. C'est là qu'on mars 1916, il fut projeté au sol par l'explosion d'un obus lourd. Grièvement blessé et évanoui, il fut ramassé par une patrouille allemande, soigné dans une ambulance, puis conduit prisonnier en Allemagne.

C'est alors qu'il fut cité à l'ordre de l'armée par le général Pétain, dans les termes suivants :

"Officier renommé pour sa haute valeur intellectuelle et morale. Le. 2 mars 1916, au village de Douaumont, alors qu'après un effroyable bombardement, l'ennemi attaquait le bataillon de toutes parts, a enlevé sa compagnie à la contre-attaque, dans un combat furieux et un corps à corps farouche, seule solution qu'il jugeait compatible avec l'honneur militaire. A été grièvement blessé dans la mêlée. Officier hors de pair à tous égards. Deux blessures antérieures. Une citation."

Une nature aussi énergique et aussi active ne pouvait s'accommoder de l'inactivité forcée derrière les barbelés d'un camp de prisonniers. Aussi essaya-t-il de s'évader à cinq reprises différentes. Chaque fois, il échoua, mais ses tentatives lui valurent naturellement des punitions sévères et un traitement de rigueur.

Avec le 11 novembre 1918 vinrent la victoire et, pour le capitaine de Gaulle, la libération. Il rentra donc en France, mais sa santé était fortement ébranlée. Cependant, il ne, tarda pas à repartir, pour jouer un rôle important dans la campagne de Pologne de 1920/1921, sous les ordres du général Weygand, à l'état-major duquel il fut attaché. Il eut alors l'occasion d'avoir des contacts fréquents avec le maréchal Pilsudski.

À là suite de cette campagne, le capitaine de Gaulle revint à nouveau au pays natal et prit un long congé de maladie pour achever de se rétablir. C'est alors qu'il fut nommé professeur d'histoire militaire à son ancienne école de Saint Cyr. Il s'y fit remarquer par ses supérieurs pour l'excellence de son enseignement. Il fut ensuite reçu à l'École de guerre, dont il sortit officier breveté de l'état-major.

À ce moment se place le deuxième point de contact entre sa carrière et celle du maréchal Pétain : il fut nommé aide de camp du vainqueur de Verdun et occupa ce poste jusqu'en 1927.

Pour obéir aux règles en vigueur dans l'armée française, il dut alors quitter l'état-major et reprendre le commandement d'une unité. Il fut affecté à l'armée du Rhin, à Trèves, comme commandant d'un bataillon de chasseurs à pied, poste dans lequel sa parfaite connaissance de l'allemand devait s'avérer particulièrement utile.

En 1929, il reprit ses études, sur une échelle plus vaste, et partit en mission dans le Proche Orient. Il voyagea à travers l'Irak, la Perse et l'Égypte, et fit, en particulier, un séjour de trois ans à Alep, à Damas et à Bagdad, se tenant en contact étroit avec les chefs de l'armée du Levant.

En 1932, le commandant de Gaulle rentra en France et fut immédiatement nommé secrétaire général du Conseil supérieur de la Défense. Il devait occuper ce poste pendant quatre années, à la suite desquelles il fut envoyé pour un an au Centre des hautes études militaires, en raison de ses livres sur la motorisation de l'armée, qui avaient attiré l'attention sur lui. En effet, pendant qu'il remplissait ces diverses fonctions, son esprit travaillait en profondeur, et ses longues méditations sur les rapports entre l'armée et la tâche qui lui incombe l'avaient convaincu que le système militaire en vigueur n'était pas adapté au rôle que lui assignaient les progrès de la science.

S'imposant de regarder les réalités bien en face, il écrivit un certain nombre de livres. Tout d'abord, en 1924, "La discorde chez l'ennemi" C'est alors que le maréchal Pétain écrivit à l'éditeur de l'ouvrage une lettre qui porte sur le commandant de Gaulle le jugement suivant : "Un jour, la France reconnaissante fera appel à lui."

Puis, dans "Au fil de l'Epée" (1932) et surtout dans "Vers l'Armée de Métier" (1933), qui a été traduit en anglais sous le titre "The Army of the Future", il exposa des vues puissamment originales, qui attestent la vision qu'il avait de la nécessité de transformer l'art de la guerre, compte tenu des progrès de la machine. En 1939, il publia encore "La France et son armée". Ses livres, comme les conférences qu'il entreprit de faire à la Sorbonne, révèlent un maître dans l'art de dégager des faits des vues nouvelles, et de substituer à ce qu'on pourrait appeler la philosophie de la quantité une philosophie fondée sur la vertu de la qualité. Le Haut commandement français, à qui la thèse du jeune officier aurait pu ouvrir des voies nouvelles, resta sourd à ses avis. Le colonel de Gaulle eut la double amertume de constater que, s'il n'était pas entendu chez nous, ses idées étaient reprises par nos ennemis, qui en faisaient de dures réalités. Le général Guderian, créateur de l'armée mécanique allemande, présente, dans ses, ouvrages, le général de Gaulle comme un précurseur et un maître.

En France même, M. Paul Reynaud avait reconnu la valeur des théories nouvelles. Dans son livre "Le problème militaire français", qui traite presque uniquement de la guerre motorisée, il rend hommage à la prescience du colonel de Gaulle qui, le premier, avait préconisé la création de divisions cuirassées, avec un personnel spécialisé, un personnel "de métier", par opposition au personnel conscrit. Reynaud fait une comparaison saisissante entre la division cuirassée, telle que l'avait conçue le colonel de Gaulle, et la Panzerdivision allemande :

Division cuirassée projetée par le colonel de Gaulle en 1933Panzerdivision, type 1935
  • Un groupe de reconnaissance formé de chars réduits (automitrailleuses) et de fractions d'infanterie transportées sur véhicules légers.
  • 1 brigade de chars (500 chars).
  • 1 brigade d'infanterie (6 bataillons) transportée sur véhicules tous-terrains (moto-cyclettes, voitures à chenilles) fortement dotée en canons d'accompagnement et en armes antichars.
  • 1 brigade d'artillerie tractée comprenant :
    • 1 régiment de 75.
    • 1 régiment de 105 obusiers.
    • 1 bataillon de Génie.
    • 1 bataillon de camouflage.
  • Un détachement de reconnaissance formé d'auto-mitrailleuses et d'infanterie sur moto-cyclettes et voitures légères.
  • 1 brigade de chars (540 chars).
  • 1 brigade de fusiliers (valeur 5 bataillons) en motocyclettes et voitures tout-terrain avec proportion considérable de canons, d'infanterie et d'engins antichars.
  • 1 régiment d'artillerie de 105 obusiers.
  • 1 détachement de pionniers.
  • Fractions spécialisées dans le camouflage et l'installation des unités antichars.

Ainsi, chacune des Panzerdivisionen avait, à quelques détails près, la composition qu'en 1933, le colonel de Gaulle proposait pour la division cuirassée.

Après son séjour au Centre des hautes études militaires, Charles de Gaulle fut nommé, en 1937, colonel du, 507e régiment de chars, à Metz, puis, en 1939, il reçut le commandement de la brigade de chars attachée à la 5e armée, en Lorraine.

La guerre éclata à nouveau, et en janvier 1940, après cinq mois de cette "drôle de guerre", comme on avait coutume de l'appeler, et où les Alliés s'endormaient dans une dangereuse illusion, le colonel de Gaulle élevait une fois de plus la voix. Dans un mémorandum en date du 26 janvier 1940, qu'il adressait au généralissime et aux commandants d'armées, ainsi qu'au Chef du gouvernement et à de nombreux ministres et hommes politiques, il donnait un suprême. avertissement dont on ne peut, sans en éprouver un douloureux frisson, lire ces lignes prophétiques :

"Si l'ennemi n'a pas su constituer une force mécanique suffisante pour briser nos lignes de défense, tout commande de penser qu'il y travaille. Les succès éclatants qu'il a emportés en Pologne grâce aux moteurs combattants ne l'encouragent que trop à pousser largement et à fond dans la voie nouvelle..."

Pour briser la force mécanique, seule, la force mécanique possède une efficacité certaine. La contre-attaque massive d'escadres aériennes et terrestres, dirigée contre un adversaire plus ou moins dissocié par le franchissement des ouvrages, voilà donc l'indispensable recours de la défensive moderne."

Et en conclusion :

"À aucun prix, le peuple français ne doit céder à l'illusion que l'immobilité militaire actuelle serait conforme au caractère de la guerre en cours. C'est le contraire qui est vrai. Le moteur confère aux moyens de destruction modernes une puissance, une vitesse, un rayon d'action tels que le conflit présent sera, tôt ou tard, marqué par des mouvements, des surprises, des irruptions, des poursuites, dont l'ampleur et la rapidité dépasseront infiniment celles des plus fulgurants événements du passé. Beaucoup de signes annoncent déjà ce déchaînement des forces nouvelles. Tandis que les "masses" française, allemande, anglaise, russe, etc., soit 20 millions d'hommes, se trouvent mobilisées depuis cinq mois sans avoir nulle part, et à aucun moment, rien accompli de positif, en a vu la ruée des chars et l'assaut des avions anéantir en deux semaines une bonne armée de 1.200.000 soldats. On a vu maintes machines volantes faire planer la mort d'un bout à l'autre des grands pays belligérants; des navires agir sur toute l'étendue des mers; on a vu l'opinion publique de l'ancien et du nouveau monde s'intéresser passionnément, aux manifestations de la force mécanique, parce qu'elle y sent, d'instinct, l'essentiel de la puissance des armes."

Voilà ce que le colonel de Gaulle écrivait le 26 janvier 1940. Une fois encore, il ne fut pas entendu. Cependant, le 2 juin 1940, Charles de Gaulle, commandant. la 4e division cuirassée, nommé sur le champ de bataille plus jeune général de l'armée française pour les succès remportés les 17, 18 et 19 mai autour de Laon, fut cité à l'ordre de l'armée par le général Weygand pour le motif suivant :

"Chef admirable de cran et d'énergie. A attaqué avec sa division la tête de pont d'Abbeville, très solidement tenue par l'ennemi. A rompu la résistance allemande et progressé de 14 kilomètres à travers les lignes ennemies, faisant des centaines de prisonniers et capturant un matériel considérable."

Plusieurs observateurs experts ont souligné le rôle important que jouèrent alors les chars commandés par le général de Gaulle. Ceux-ci se livrèrent à plusieurs contre-attaques qui furent parmi les rares succès que remporta l'armée française après le 10 mai.

Pendant toute cette période, le général de Gaulle maintint une liaison constante avec l'armée britannique et en particulier avec la 1ère division cuirassée, sous les ordres du général Evans.

Finalement, le 6 juin, il fut appelé d'urgence à Paris, par un. message qui l'atteignit vers minuit. Lorsqu'il arriva, après avoir foncé à toute vitesse en auto dans les ténèbres, il fut reçu à l'aube par Paul Reynaud, qui le pria d'accepter le poste de sous-secrétaire d'État à la Défense nationale et à la Guerre.

Il accepta cette charge, et concentra désormais son activité sur les points suivants :

1 - Rendre plus étroite que jamais la collaboration politique et militaire entre la France et la Grande-Bretagne, surtout au point de vue de l'activité aérienne. À cette fin, le général de Gaulle se rendit à deux reprises à Londres pendant cette période et conféra avec M. Winston Churchill. Il assista également aux importantes conférences pour lesquelles le Premier ministre britannique s'était rendu à Tours et au G.Q.G.

2 - Convaincre les dirigeants français de la nécessité absolue et vitale de continuer la lutte dans toute la France et en Afrique du Nord.

3 - Essayer d'introduire, dans les méthodes militaires françaises, une tactique capable de faire obstacle aux forces motorisées allemandes.

Ses théories avaient bien, comme on l'a vu, reçu l'assentiment de Reynaud, mais pendant fort longtemps, l'état-major général s'était refusé à les adopter et même à les essayer. Au moment où le général de Gaulle entra au gouvernement, il était malheureusement trop tard pour remonter la pente et éviter la défaite, mais pas trop tard, pensa le Général, pour continuer la lutte et préparer méthodiquement la victoire ultime.

Cependant, le maréchal Pétain annonça son intention d'entamer des négociations d'armistice. Le général de Gaulle, alors, n'hésita pas. Son devoir lui apparut, net et clair. Il quitta le territoire français pour devenir l'âme de la Résistance française. Dès son arrivée à Londres, le 18 juin 1940, il prononçait à la radio l'appel suivant :

"Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement.

"Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat.

"Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne de l'ennemi.

"Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd'hui.

"Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? NON.

"Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et qui vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.

"Car la France n'est pas seule. Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des États-Unis.

"Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n'empêchent pas qu'il y a dans l'univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pouvons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.

"Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j'invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique, ou, qui viendraient à s'y trouver avec leurs armes ou sans leurs armes, j'invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d'armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, à se mettre en rapport avec moi.

"Quoiqu'il arrive, la flamme de la Résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.

"Demain, comme aujourd'hui, je parlerai à la radio de Londres."

Le mouvement de la France libre était créé.


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