Hommage à André Dewavrin (Colonel Passy)

André Dewavrin (Colonel Passy)L'ancien chef des services spéciaux de la France libre, André Dewavrin, aIias colonel Passy, chef des services spéciaux gaullistes à Londres, puis à Alger, pendant la seconde guerre mondiale, compagnon de la Libération, est mort à Paris dans la nuit du samedi 19 au dimanche 20 décembre. Il était dans sa quatre vingt-huitième année.

Né le 9 juin 1911 à Paris, André Dewavrin, polytechnicien, enseigne, à vingt-sept ans, comme capitaine du génie, la fortification à Saint-Cyr quand la guerre survient. Il participe alors à la campagne de Norvège, sous les ordres du général Béthouart, face à l'invasion allemande en 1940. Mai dès juillet 1940, voilà ce petit homme "au visage naïf d'un grand bébé blond" - comme aime à décrire Jean-Louis Crémieux-Brilhac, un autre grand résistant -, parmi les plus proches collaborateurs, encore bien peu nombreux, du général de Gaulle, à son QG de Saint Stephen's House, à Londres, aux côtés de René Cassin ou du vice-amiral Emile Muselier.

D'allure très réservée, presque froid, pédagogue - il en irritera plus d'un par cet esprit clair et volontiers didactique -, mais aussi assez autoritaire, André Dewavrin va se voir confier, à vingt-neuf ans, les 2e et 3e bureaux d'un état-major gaulliste encore fort embryonnaire. Il va dès lors mettre sur pied, et diriger pendant presque quatre ans, une des réussites les plus impressionnantes de l'aventure du général de Gaulle en terre britannique, à savoir des services militaires de renseignement et d'action, à la responsabilité desquels il n'avait été prédestiné en rien.

Sous le pseudonyme de "Passy", et avec le titre de chargé de mission de 1ère classe du commissariat à l'intérieur (l'équivalent du grade de lieutenant-colonel), André Dewavrin va monter de toutes pièces, avec l'industriel André Manuel, le service de renseignement de la France libre qui - fort de ses soixante hommes, au départ, pour en compter trois cent cinquante à la fin de la guerre - devait devenir le bureau central de renseignement et d'action (BCRA), puis, en novembre 1943, la direction générale des services secrets (DGSS), quand Jacques Soustelle, sur requête du général de Gaulle, devra regrouper les activités du renseignement.

A son poste, le colonel Passy se révèle solide, souvent lucide, doué du sens de l'organisation, mais vindicatif à l'encontre de ceux dont il juge qu'ils lui ont manqué. Il se débat entre les intrigues et les querelles. D'abord, les intrigues ou les machinations fomentées par des services secrets britanniques rivaux. À Londres, mais sur le terrain aussi, le M16 s'oppose au Special Operation Executive (SOE) : Passy parvient à garder tant bien que mal les contacts avec le M16 et il aura des relations plus que difficiles avec le SOE, qui a créé une section purement britannique d'action subversive en Fiance (la section E du lieutenant-colonel Maurice Buckmaster) et qui n'hésite pas à entrer en contact avec les clandestins anti-gaullistes. Face à la répression allemande qui démantèle les réseaux en France, André Dewavrin a besoin de l'aide de ces services britanniques pour des parachutages, des opérations aériennes, des transmissions et jusqu'à un code chiffré. On la lui procurera, plutôt au compte-gouttes.

Ensuite, les querelles au sein de l'entourage du général de Gaulle. À Londres, et cela continuera à Alger, le colonel Passy ne se fait pas que des amis. Il est accusé - une légende qu'il juge "calomnieuse" et qui persistera après la guerre - de venir de l'extrême droite française et d'appartenir à la Cagoule, le surnom donné à un groupe partisan de l'action violente pour abattre la République en 1935. Et puis, il y a ces inimitiés, inévitables en période de crise aussi intense, qui naissent et qui enflent. Telle celle avec Emmanuel d'Astier de La Vigerie, qui fonde son propre mouvement en 1943 et qu'André Dewavrin soupçonnera de jouer le jeu britannique. Passy écrira dans ses mémoires que "cet anarchiste en escarpins" était "un mélange de condottiere et de Machiavel".

Compagnon de la libération

C'est en septembre 1941 que le BCRA commence à nouer des liens réguliers avec la Résistance intérieure et c'est le mois suivant que Passy fera la connaissance de Jean Moulin, le futur "unificateur" des mouvements de la Résistance sous le nom de code de "Max", avec lequel il apprendrai sauter en parachute et qu'il présentera au chef de la France libre. Mais c'est peu après, en 1942, alors que Jean Moulin a été parachuté en France pour la mission que lui a confiée de Gaulle, qu'André Dewavrin va unir ses efforts dans l'action clandestine à ceux de Pierre Brossolette, son second à la tête du BCRA, qui devient un état dans l'état gaulliste et un enjeu dans la lutte de pouvoir attendue pour après la libération de la France. Passy choisira de soutenir Brossolette, qui s'oppose souvent à "Max", entre autres, sur la question de savoir s'il faut en appeler, ou non, aux anciens dirigeants des partis politiques, déconsidérés, de la IIIe République. Durant six smaines, entre février et avril 1943, Passy ("Arquebuse") et Brossolette ("Brumaire") vont faire, en zone nord un premier recensement systématique des moyens de la Résistance et de la France .combattante pour aboutir à proposer une ébauche de leur réorganisation. Mis devant le fait accompli, "Max" s'en formalisera.

Le 20 mai 1943, Passy est fait compagnon de la Libération, au titre de lieutenant-colonel du BCRA. Il a alors quitté Londres pour Alger avec le général de Gaulle. Durant l'été, avant qu'il ne soit absorbé - de fait, renforcé et confirmé - par la création de la DGSS, le BCRA tentera de prévoir la mise en place, en France, de nouvelles structures militaires, s'attirant, selon Passy, "les foudres et les rancunes innombrables et tenaces" de ses contestataires qui lui reprochent de vouloir freiner le passage de la Résistance à l'action armée. Ce travail sera néanmoins à l'origine de la constitution de groupes intégrés aux Forces françaises de l'intérieur (FFI) commandées par le général Kœnig. Parachuté le 5 août 1944 dans la région de Guingamp pour assister la Résistance bretonne, le colonel Passy, à la tête de 2500 FFI associés à des éléments américains, contribue à la libération de Paimpol, où il y aura 2 000 prisonniers.

En 1945, Passy devient directeur général de la Direction générale des études et recherches (DGER), l'ancêtre du SDECE, puis de l'actuelle DGSE. Il quitte ce poste en 1946, 1946, après le départ du général de Gaulle, alors qu'éclate une affaire confuse de répartition, mal contrôlée, des fonds secrets. Ce qui lui vaut, sur l'instant, une peine d'arrêt de forteresse à Vincennes et, plus tard, d'être "lavé", comme il l'écrira dans Le Monde du 17 février 1966, d'une "infamie" répandue sur son compte. André Dewavrin exerce ensuite des responsabilités à la tête de plusieurs sociétés jusqu'à la fin des années 70. Il a écrit une série d'ouvrages, dont quatre tomes successifs sur ses missions secrètes. En mai 1981, il appelle à élire François Mitterrand, contre Valéry Giscard d'Estaing. Titulaire de la croix de guerre 1939-1945, de la médaille de la Résistance et. de décorations étrangères (britannique, polonaise et norvégienne), André Dewavrin était grand-croix de la Légion d'honneur.

Jacques Isnard


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