René AmargerRené Amarger
Ancien Membre des "Amitiés"
à l'Honneur

Notre regretté camarade René Amarger (Germa), ancien membre de notre association décédé le 3 novembre 1992 à Clermont-Ferrand, a été honoré le 22 août 1999, lors des cérémonies du 55e anniversaire de la libération du Cantal.

À l'initiative du sénateur-maire et de la municipalité sanfloraine, une plaque a été dévoilée, 4, rue de la Frauze, sur l'immeuble de l'ancienne imprimerie de l'Union démocratique du Cantal par Pierre Jarlier, sénateur-maire de Saint-Flour, et Mme Renée Bacou (Nicole), présidente de l'Association de la Résistance et des Maquis du Cantal, en présence de nombreuses personnalités civiles et militaires et des porte-drapeaux des Associations patriotiques du Cantal.

Les Amitiés de la Résistance étaient représentées à cette cérémonie par notre vice-président délégué, le général Gilles Lévy, compagnon de Germa dans la clandestinité. Ce dernier a bien voulu retracer pour LE LIEN l'action clandestine comme imprimeur de notre camarade.

IL Y A 56 ANS, SAINT-FLOUR,
HAUT LIEU DE LA PENSÉE LIBRE

À l'initiative du sénateur-maire et de la municipalité sanfloraine, il a été dévoilé, 4, rue de la Frauze, le dimanche 22 août 1999, une plaque commémorative sur l'immeuble de l'ancienne imprimerie de l'Union démocratique du Cantal[1], rendant ainsi hommage à René Amarger et aux imprimeurs patrons et typos qui se sont engagés héroïquement durant l'occupation à entretenir dans la lutte contre le nazisme la petite et vivace flamme de l'espoir.

C'est l'occupation de la zone libre le 11 novembre 1942 par la Wehrmacht qui facilita la diffusion de la presse clandestine à travers toute la France et favorisa ainsi l'éclosion de nombreux journaux, revues, brochures, et d'innombrables tracts, qui en Haute Auvergne a défendu ainsi "la pensée française menacée et les valeurs qui ont fait notre civilisation" durant ces temps de servitude. C'est en effet un journaliste sanflorain, directeur de cette imprimerie : René Amarger qui, sur les presses de cet hebdomadaire, sortira pendant un an, de mai 1943 à mai 1944, de nombreux journaux et publications clandestins.

Tout d'abord des journaux.

Du plomb composé à Clermont-Ferrand à l'imprimerie Mont-Louis, propriété de Pierre Laval, était apporté tous les mois à Saint-Flour, rue de la Frauze, par deux camarades résistants, Guérin, correcteur au Moniteur, et Dessapt, typographe à La Montagne, ce qui permettait l'impression du Mouvement ouvrier français (M.O.F.)[2], mouvement de résistance qui regroupait les dirigeants de la C.G.T. et de la C.F.T.C. dissoutes, dont le premier numéro parut en juin 1943.

Ces deux camarades repartaient le soir même par le train avec deux valises pleines de trois mille exemplaires de ce journal.

C'est également dans cette même imprimerie que sortiront Le Languedoc ouvrier et Le Patriote Lotois. Ces deux journaux partaient le soir-même, grâce à la complicité des cheminots résistants de la gare de Saint-Flour, dans des colis recouverts de feuilles de choux expédiés en grande vitesse sous la dénomination de "légumes".

Enfin, les Éditions de la bibliothèque française, des brochures des revues et des tracts. C'est ainsi que, sur ces mêmes presses sanfloraines devenues l'un des centres importants de la production clandestine de la France occupée, vont sortir Les éditions de la bibliothèque française[3] dont les exemplaires sont aujourd'hui introuvables. Ils peuvent être comparés avec les plus belles réalisations de la presse clandestine et sont de nos jours très recherchés par les bibliophiles.

À la fin de novembre 1943, le docteur Lucien Bonnafé, directeur de l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban, demande à son ami Léo Matarasso (Sorel), chef départemental du Cantal du Mouvement Libération s'il ne connaît pas un imprimeur qui accepterait d'imprimer des plaquettes destinées à être diffusées clandestinement. Immédiatement Sorel pense à René Amarger, chef des Mouvements unis de la Résistance de l'arrondissement de Saint-Flour. Ce dernier lui donne aussitôt son accord.

Paul Éluard à Saint-Flour

Quelques jours plus tard Paul Éluard[4], qui séjournait clandestinement à l'hôpital psy-chiatrique chez son ami le Docteur Bonnafé, prend contact avec Amarger. Georges Sadoul, dans Portrait du poète à plusieurs âges de sa vie, a relaté cette rencontre.

"Paul Éluard était joyeux comme je le vis rarement. Il venait de rencontrer un imprimeur de Saint-Flour, d'échanger avec lui divers signes de reconnaissance et d'obtenir sans trop de grandes peines, mais sans fortes garanties de sécurité que l'artisan imprimeur imprimat quelques brochures de la Bibliothèque française..." Pendant trois mois de Saint-Alban, accompagné du Docteur Bonafé, Paul Éluard gagnait Saint-Flour par le train mais le plus souvent grâce au Ford gazogène de l'hôpital.

Ils apportaient les manuscrits et des feuilles de papier Canson ou Ingres pour des éditions de luxe aux tirages limités à 30 exemplaires.

Puis la mise en page, les corrections et le tirages s'effectuaient sous la protection d'une des deux sizaines des jeunes des Mouvements unis de la Résistance[5].

René Amarger dans Des braises sous la cendre a relaté ces longues heures d'attente[6].

"Ils tuent le temps d'attente avec nous dans l'atelier. La gentillesse du poète nous séduit tous, il a froid quand vient l'hiver et, son pardessus ouvert, il entoure quasiment le poêle de ses grands bras pour emmagasiner la chaleur. Bonnafé, lui, consciencieusement, démonte les filtres du gazogène et les fait sécher aux côtés d'Éluard. Et puis, ils regagnent leur "asile"."

C'est dans cette imprimerie sanfloraine que Paul Éluard publia en février 1944, sous le pseudonyme de "Jean du Haut", les Sept poèmes d'amour en guerre, poèmes d'amour que le miroir du temps reflète en haine.

"On a calculé la peine qu'on peut faire à un enfant.
Tant de honte sans vomir.
Tant de larmes sans périr".

Amour et haine, espoir et colère auront raison de ceux qui occupent et déciment la France et l'Europe depuis 4 ans. Jean du Haut, l'annonce fièrement.

"Il nous faut drainer la colère
Et faire se lever le fer
Des innocents partout traqués
Et qui partout vont triompher".

Dès janvier 1944, René Amarger avait déjà imprimé de Louis Aragon, sous le pseudonyme de "François la Colère", une nouvelle édition du Musée Grévin, première brochure qui portera la marque de la Bibliothèque française[7].

"Comment voudriez-vous que je parle des fleurs.
Et qu'il y ait des cris dans tout ce que j'écris.
De l'arc en ciel ancien, je n'ai que trois couleurs.
Et les amis que j'aimais, vous les avez proscrits."

Ce poème de Louis Aragon est considéré avec Liberté de Paul Éluard, comme l'un des chefs d'œuvre de la littérature clandestine.

Durant les mois suivants, de ces mêmes presses sanfloraines sortiront : "Hier comme aujourd'hui" (œuvres choisies de Verlaine et de Charles Cros), "L'arrestation" de Jean Leguern (Édith Thomas), "Les bons voisins" d'Arnaud de Saint-Roman (Louis Aragon) et de très nombreuses brochures, notamment Maître Portalès (le premier président Gavrou, professeur à la faculté de droit de Lyon) "Le Gouvernement de Vichy est-il légitime ?", "La façon de vivre et de mourir de Gabriel Péri". Fragments d'une autobiographie présentés par le témoin des martyrs et suivis d'un poème de François la Colère (Louis Aragon), plusieurs numéros de la revue Les Étoiles, créée par Louis Aragon, qui s'adressait à toute les catégories d'intellectuels et de nombreux tracts ("Le parfait légionnaire", "Français souviens-toi qu'ici habite un kollaborateur").

Tous ces imprimeurs patrons et typos si oubliés de nos jours pour leur héroïque action clandestine, devaient multiplier les précautions (allées et venues, irrégularités commises pour se procurer du matériel et surtout du papier alors contingenté). C'étaient autant de risques encourus et d'imprudences graves de conséquences qui pouvaient conduire au peloton d'exécution et au mieux à la déportation.

Quant à la diffusion de cette presse clandes-tine, condition de son rayonnement, elle n'était pas elle non plus sans danger.

Mais à cet hommage particulièrement mérité, rendu par sa ville natale à René Amarger, il convient d'y associer son équipe, Marcel Chauliac, Émile Molinier, Jean Imbert, Jean Anglares, et tous ses compagnons de l'ombre.

G.L.


Notes :
1 Cette imprimerie fut saccagée le 10 juin 1944 par le Sicherheitsdienst (SD) après la visite de celle-ci par le capitaine Hugo Geissler, chef du K.D.S. de Vichy.
2 Mouvement de Résistance qui regroupaient les dirigeants de la CGT et de la CFTC dissoutes.
3 "La Bibliothèque Française" était complémentaire des célèbres éditions de Minuit, créés par Jean Bruller (Vercors) et Pierre de Lescure, dont 25 volumes parurent clandestinement de février 1942 au 24 août 1944.
4 Paul Éluard (Paul Eugène Grindel dit Paul Éluard), né le 14 décembre 1895 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), décédé le 18 novembre 1952 à Charenton-le-Pont (Val de Marne). Médaille de la Résistance. L'œuvre de Paul Éluard ne serait point ce qu'elle est sans la guerre d'Espagne, celle de 1939-1940, l'occupation et la Résistance. Ces poèmes "à la barbe de l'occupant", dont le célèbre Liberté, entretenaient la flamme de l'espoir.
5 Elle exerçait une surveillance des abords de l'imprimerie et autour du pâté de maisons, sur le parcours rue de la Frauze, place d'Armes, rue de la Rollandie.
6 René Amarger (Germa) : "Des braises sous la cendre" SA Maury, imprimeur, 45330 Malesherbes, 1983, pp 85-91.
7 La première édition de cette brochure fut publiée à Lyon le 6 octobre 1943, sous la marque "Les Étoiles".

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