La Résistance de la Première Heure :
Fernand Lefebvre

J'avais un ami, oui, un ami, plus qu'un compagnon d'armes puisque moins d'un an après avoir fait connaissance nous étions séparés : lui se dirigeant vers l'Espagne où il devait connaître les geôles et les camps, moi, quelques jours plus tard, réveillé au petit matin par les sbires de Vichy pour commencer un long et ridicule calvaire.

Lorsque je parle de hasard dans le fait de notre rencontre, j'emploie un mot impropre. Le général de Gaulle et ses premiers compagnons ont été traités bien souvent de fous. Ces fous qui ont voulu combattre alors que tout semblait perdu, alors que les gens sensés, les hommes d'expérience, prenaient le parti du moindre effort, le parti dit "de la sagesse" et capitulaient; ces fous. n'étaient certes pas nombreux. Étant donné leur petit nombre et, d'autre part, leur turbulence, ils ne pouvaient donc pas ne pas se rencontrer. C'est ainsi qu'un jour de janvier 1941, Fernand, arrivant de Paris après un franchissement clandestin de la ligne de démarcation, moi, ayant fixé mes pénates depuis moins d'un mois à Toulouse, nous nous rencontrâmes.

Nous fûmes présentés l'un à l'autre par Maryse Bastié qui nous amenait aussi Daniel Rastel, et qui, je dois le dire, avait une façon très persuasive pour parler de la France et des Boches et pour flétrir les soldats de Vichy, qui avaient accepté la honteuse capitulation.

Maryse nous galvanisait en nous contant l'exploit de Maurice Claisse, le camarade le plus cher de Fernand, qui avait réussi le premier à passer par l'Espagne, en traversant la montagne à pied et qui, sans se faire prendre, avait gagné l'Angleterre.

Fernand arrivait, auréolé de la gloire que porte en lui tout aviateur. Un regard franc, une forte poignée de main. Carrure athlétique et visage volontaire souligné de sourcils mobiles aussi prompts à souligner le sérieux de sa discussion qu'à éclater de joie dans ce bon rire que nous n'entendrons plus. Il était d'ailleurs taillé au physique comme au moral : allant droit au but sans supporter les entorses à la ligne de conduite qu'il s'était fixée, ne les tolérant pas chez les autres.

Tout d'abord, il n'avait pu croire à la défaite : l'arrivée des hitlériens à Paris lui avait ouvert une plaie au cœur et dès lors il s'était obstiné dans son refus d'accepter comme définitif le triomphe de l'injustice. Son courage de porter avec fierté l'épreuve, soutenu par l'invincible espérance de la victoire finale lui avait donné, dès les premiers jours, l'esprit de résistance et de volonté de combat. Il s'y jetait sans aucune arrière-pensée. Pour lui, dès le premier instant, là vie n'eut plus qu'un but : combattre et vaincre. Toulouse serait son champ d'action.

Dès nos premières conversations, le doute n'était plus permis entre nous. Nous étions liés par des vues communes, nous devions en peu de temps y ajouter l'amitié.

Des tâches s'imposaient. Son esprit lucide les séparait immédiatement. Prendre des contacts sur place, assurer une liaison, venir en aide à ceux qui avaient besoin d'appui ou de secours, et au fur et à mesure créer une organisation que l'on modifierait suivant les événements pour être prêts au grand jour : nous étions au début de 1941, les Allemands étaient vainqueurs partout !...

Et ce fut, pendant des mois, la recherche patiente des contacts, chacun dans les lieux que nous étions appelés à fréquenter.

Terrain d'aviation de Francazal, où il entra en relation avec le cher vieux Laurent, dit Pato, Chaffiaux et Gamel, Fraenkoff, Korfmat et Madru, qui devait finir si tragiquement la veille de la victoire après avoir bravé mille morts pendant cinq ans ! Il avait même réussi à se concilier les commissaires du terrain, Porterie et Eldin, qui étaient chargés de l'avertir au cas "où le torchon brûlerait". Ce qu'ils firent d'ailleurs, je dois le dire, quand, fin octobre 1941, ils durent écrire un rapport sur son activité.

Milieux transporteurs : Pêcheur que son activité et ses exploits devaient classer plus tard comme grand parmi les héros de notre lutte. Lecâcheur qui, lui, au contraire, devait se lasser ou se laisser corrompre par l'argent ou la facilité d'en gagner; le colonel Bonneau, qui se prodigua dès les premiers jours au service des fuyards et à la cause du relèvement de la Patrie. J'en passe et des meilleurs, pour arriver à ce centre miraculeux que fut la librairie tenue rue du Languedoc par notre regretté Silvio Trentin.

Dès le premier abord, Fernand, cette puissance de la nature, sympathisait avec l'intellectuel, le théoricien, sur un terrain que ce dernier connaissait bien pour avoir mené la lutte depuis vingt ans contre le fascisme mussolinien : l'action. Entre les deux hommes, aux moyens et aux origines si différentes, s'établit dès l'abord une confiance mutuelle pleine et entière. Depuis cet instant, Fernand était en contact avec tout ce qui de près ou de loin, "résistait" dans la région de Toulouse.

Parler de son action à Toulouse jusqu'à son départ pour l'Espagne serait faire l'histoire de la Résistance dans cette région et pendant ce temps. Je me contenterai d'évoquer quelques passages de cette période si courte et si fertile.

En décembre 1940, j'avais obtenu par l'intermédiaire de camarades (Derouant notamment), une liste de suspects au régime vichyssois. Cette liste comportait un certain nombre de gens que nous allâmes toucher; nos avances reçurent le plus souvent des refus polis. Cependant, Fernand réussit à se faire présenter chez Mme Cathala, qui eut un rôle important encore que discuté et c'est là qu'il connut Bertaux qui devait devenir le chef de l'organisation lorsqu'eue fut officialisée, en juin 1941. On entrait dans cette maison en rasant les murs; beaucoup de gens la fréquentaient; tout le monde ne parlait qu'à mots couverts. Fernand me disait, inquiet : "tous ces gars-là ne sont pas prudents, ils sont trop !"

Fernand m'annonça un jour un type extraordinaire, grand, fort, dynamique et volubile : Déjean. Il était ingénieur à la S.P.E. et, à ce titre, avait réussi à mettre de côté quelques kilos d'explosifs qu'il tenait à notre disposition. Fernand, toujours méfiant, ne savait trop qu'en penser, car Déjean était en outre chef de groupe de la Légion, donc suspect de pétainisme. D'abord avec le colonel Bonneau, il lui confia la mission de catéchiser les légionnaires de son quartier et de nous ravitailler en dynamite. Mais cette recrue s'avéra par la suite fort imprudente puisque Déjean, pris à son propre jeu, devint un "légionnaire" de cœur. En quelques mois, il disparut de notre cercle et nous n'entendîmes plus parler de lui.

Fernand recrutait partout, dans tous les milieux. C'est ainsi qu'en juin 1941, il convainquit Samson, le lutteur, et l'avait classé "bon, pour descendre quelqu'un, mais manque de volonté suivie ; à surveiller de près". L'avenir devait prouver la sûreté de ce jugement. Samson, arrêté deux ans et demi plus tard, dans l'imprimerie Lion, en dépit de ses muscles d'acier qui lui permettaient de briser en se jouant les menottes les plus solides, s'est laissé entraîner sans résistance dans les camps de la mort d'où il n'est jamais revenu.

Le café Barié, tenu par Mme Schouver, la belle-mère de Pierre Dac, devint, en quelques semaines, le rendez-vous de tous les Parisiens. Fernand y rencontra ses amis de l'aviation, le colonel Cahuzac en particulier et, la communauté de vues aidant tous les sympathisants ne firent plus qu'un groupe, comportant d'ailleurs des sous-sections. Le plus curieux est que rien ne transpirait d'une cellule à l'autre. C'est ainsi que j'appris seulement en prison que Cassou, que j'avais côtoyé là tant de fois, était du même groupe que nous. Fernand m'y présenta un jour à Vildé qui se disait "Suisse", en voyage d'affaire, la veille même de son retour fatal à Paris.

Lorsque l'organisation fut officialisée en juin 1941, Fernand fut chargé de la recherche des terrains de parachutage et d'atterrissage de la région. Il apporta à cette recherche la minutie extrême dont il était coutumier. Aucun parachutage où il n'ait été présent et n'ait affronté tous les risques : les terrains du Tarn, dans les propriétés du colonel Cahuzac, ceux du Tarn-et-Garonne, ceux de la Haute-Garonne avaient été visités par lui; il en avait relevé la plupart qui devaient être utilisés par la suite.

Son départ pour l'Angleterre fut décidé dès les premiers jours. Il fallut d'abord obtenir l'agrément de Londres, puis ce fut le départ. Le passeur était un certain Francisco qui devait l'emmener avec Pierre Dac. Le 8 novembre, il leur donne rendez-vous à Banyuls, mais après deux jours de stationnement, dégoûtés, ils reviennent l'un et l'autre à Toulouse, marris de cette aventure. Les tractations recommencent et, après un nouvel accord, il est entendu que Francisco reviendra les prendre à Toulouse d'où il les emmènera directement... Le 15 novembre 1942, à midi, Bernard vient m'avertir "qu'on les attend à la gare à midi 30" pour les emmener. Craignant de leur faire perdre cette occasion, je téléphone au café Barié où je demande à Fernand et Pierre Dac de se rendre à la gare immédiatement. Ils y vont. À six heures du soir, je passe au café. Mme Schouver, inquiète, me dit : "Ils ont disparu !" Je la rassure : "S'ils ne sont pas de retour à cette heure-ci, ils doivent être en route pour l'Espagne !" C'était vrai, mais quel, voyage ! Sans souliers, sans vêtements chauds, sans manteau, les pieds en sang, les vêtements déchirés, ils escaladaient les Pyrénées pleurant de douleur et de fatigue, mais portés par un immense espoir.

L. F. Vaquer


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