Pierre Lefranc (invité d'honneur des Amitiés au Sénat le 18 juin 1999)Un Souvenir des Combats
de la Résistance


Le sous-lieutenant Pierre Lefranc, ancien élève de l'École militaire des cadets de la France Libre, a été envoyé d'Angleterre en France occupée pour servir d'instructeur aux maquis de l'Indre dont la mission était de retarder la marche des forces allemandes vers le front du débarquement.

Nous sommes en embuscade au-dessus d'un pont qui franchit au fond une étroite vallée, la rivière l'Anglin. Une colonne allemande en provenance de Poitiers nous est signalée comme empruntant les routes secondaires pour échapper aux avions alliés. Nous l'attendons. Passera-t-elle par Mérigny, c'est-à-dire par notre route, ou par Angles-sur-l'Anglin, passage gardé par un autre groupe.

Un cycliste déboule la route de l'autre côté de la rivière en faisant des grands signes. La colonne est donc pour nous. Chacun est prêt. Dans mes jumelles, j'aperçois le premier camion qui prend le tournant avant la descente. Il est suivi de plusieurs autres mais je n'aperçois aucun engin blindé. L'opération a donc des chances de réussite. J'observe l'approche des lourds véhicules vers le pont mais alors qu'ils abordent les dernières maisons sur l'autre rive, je découvre un personnage assis sur le capot du premier d'entre eux. Il porte une veste foncée et un curieux képi. Maintenant le camion de tête s'engage sur la courte ligne droite qui précède le pont. C'est à moi que revient de donner l'ordre d'ouvrir le feu. Naturellement il faut attendre que la colonne soit le plus profondément engagée dans le piège, donc de tirer le plus tard possible. Notre unique mitrailleuse est installée sur une terrasse, les fusils-mitrailleurs sont placés au ras du sol, l'arme antichar un P.I.A.T. britannique est fermement tenu par un sous-officier de carrière, les maquisards sont répartis de part et d'autre de l'accès à l'ouvrage. Les voies d'évacuation en cas de coup dur ont été repérées et les instructions de décrochage connues de tous.

Le vieux pont étroit, bordé d'un parapet de pierre, accuse un fort dos d'âne et je vois se dresser le camion de tête et, au moment où je vais lever le bras je reconnais le malheureux civil que les Allemands ont juché sur le radiateur : c'est le facteur, notre principal informateur qui nous renseigne sur tous les mouvements dans sa circonscription. Je l'ai eu au téléphone la veille au soir, il m'annonçait sa tournée du lendemain en direction de Saint-Savin et je lui avais précisé que c'était à Mérigny que nous monterions notre embuscade. Sans doute se sentait-il couvert par son uniforme et son sac de courrier mais il avait été pris et n'avait rien dit aux Allemands du piège dans lequel il les engageait. Héroïque bonhomme, après avoir servi de guide il servait de bouclier. Que faire ? Je n'avais qu'une fraction de seconde pour me déterminer. Notre combat, hélas, comportait des risques mortels, il le savait et l'avait accepté. Des maquisards étaient tombés hier à Bélabre, il en tomberait d'autres demain, alors je levais le bras lorsque notre facteur d'une admirable détente saute par-dessus le parapet et bascule dans la rivière. Le tonnerre se déclenche, on tire de partout. Le projectile antichar n'explose pas, sans doute la tôle du camion n'est-elle pas assez résistante. L'un des véhicules prend feu. Là-bas, certains essaient de faire demi-tour, c'est un amas de carrosseries imbriquées les unes dans les autres. Les maquisards tirent avec tous leurs moyens. Quelques rafales en retour ne leur font pas même baisser la tête. Les Allemands survivants se rendent. Nous nous occupons des blessés. Je descends sur la rive et embrasse le facteur couvert de boue mais glorieux.

- Les gars, je ne leur ai rien dit.

Vingt ans plus tard, préfet du département, j'ai cherché vainement à retrouver ce combattant. Sans doute son fils ne sait-il pas que son père a été l'un de ceux qui ont, à leur place, permis la victoire de la France.

Pierre LEFRANC


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